mardi 28 novembre 2017

Térébenthine - Visions



Voici un groupe dont je n’avais jusqu’ici jamais entendu parler. A la suite de ma chronique sur le dernier album de L’Effondras, un attaché de presse me suggère une série de liens censés me plaire. Démarche à laquelle je donne rarement suite. Mais il se fait que j’avais un peu de temps libre devant moi, l’oreille aux aguets et une furieuse envie de renouveler ma playlist avec du rock de terroir. Sans grande conviction, je clique de lien en lien et atterrit sur cette vidéo de Térébenthine.



Coup de boule immédiat, commotion cérébrale, KO avant même le premier round. Pas le temps de demander une copie presse à l’attaché en question et risquer de devoir attendre au moins…. pfff…. au moins 10 minutes. Une éternité quoi.

Un coup d'oeil rapide sur une page Facebook à moins de 500 likes me fait passer à côté d’un lien Bandcamp qui propose l’album en téléchargement libre. Impatient, piétinant comme un forcené sur ma chaise du bureau, tambourinant violemment mon clavier, j’enfreins au bout d’une hésitation de 7 secondes chrono une des 10 règles fondatrices de mon existence et me résous à acheter l’album sur iTunes. Tching, 30% pour les actionnaires. Saloperie de capitalisme qui se nourrit de mon incapacité à attendre ne serait-ce que deux jours pour découvrir un nouvel album.

Entretemps, je ne regrette nullement cette dépense impulsive de 6,99 euros, même si j’aurais préféré les filer directement au groupe, ce que je ferai bien évidemment dès qu’ils viendront en découdre avec les scènes bruxelloises.

Qu’avons-nous donc récupéré pour garnir notre cave? Un album instrumental bien serré signé par un duo guitare-batterie originaire de Reims (selon la page Facebook) ou de Châlons (selon le communiqué de presse). Le genre de détail dont on se fiche éperdument…

En sept morceaux, on brasse quelques pépites qui déballent leurs influences noise-rock. Puissant sans jamais sombrer dans le cradingue, l’album se déguste comme une succession de plages qui puent le rock à plein nez. Les plans de guitare sont percutants, nerveux, vifs et précis et évitent habilement la démonstration math-rock qui aurait eu le don de me perdre en route. L’ensemble est soutenu par une batterie rageuse maniée par un gars qui, selon la formule d’Audiard, n’était pas venu pour beurrer les sandwiches.

Au niveau du son, la filiation avec L’Effondras est indéniable. On retrouve ce grain de guitare qui fait ronronner l’ampli et confère à l’ensemble une touche organique absolument délicieuse. Le choix de l’instrument n’y est certainement pas étranger : à en croire les vidéos, c’est la Gretsch – guitare de prédilection des adeptes du rockabilly et de country rock – qui encaisse les riffs et les restitue avec un caractère « à l’ancienne », formidablement à propos sur ce genre de musique.

Si on continue avec les comparaisons, on pourrait ajouter que là où L’Effondras en gardait sous la pédale pour produire son effort sur la longueur et privilégier l’endurance, Térébenthine s’assume en frontal et invite au combat à mains nues immédiat. Pas de round d’observation, on monte directement aux barricades et on assomme tout ce qui bouge.

C’est justement quand on commence à se dire que l’album pourrait souffrir de certaines longueurs, à force de jouer pied au plancher, qu’arrive en 3e position (*) un morceau comme « Mer Noire », sorte d’interlude tout en retenue et subtilité qui se permet même d’inclure une partie vocale. Voilà la respiration nécessaire pour recouvrer ses esprits avant de reprendre la suite du programme en pleine gueule.

Alors certes, Térébenthine ne va pas révolutionner le rock et ce n’est certainement pas son ambition. Mais à l’écoute d’un tel disque, on se demande à quoi bon faire la révolution s’il est encore possible de livrer des productions aussi jouissives avec des formules pourtant déjà maintes fois entendues. A Avec Visions, je me dis qu’il y a quelque chose de sacrément encourageant quand – à 38 piges – on peut encore se manger une giroflée à cinq pédales distribuée par un duo guitare – batterie. On a ici un groupe qui fait bien plus de boucan que la grande majorité des formations à rallonge qui passent leur temps à se secouer la nouille en essayant de réinventer un genre à coups de digressions indigestes et d’emprunts éhontés à des styles jugés à tort plus nobles, mais auxquels ils ne pigent rien de rien.

C’était donc la chronique de mon 3e album acheté sur iTunes, après Desensitzed de Pitchshifter et Koksofen de Caspar Brötzmann Massaker – que je ne trouvais pas sur Discogs à cause d’une faute de frappe. Difficile de relier Térébenthine au rouleau compresseur indus des vieux Pitchshiter. Par contre, en tendant l’oreille, on peut facilement trouver l’un ou l’autre gène commun avec le chef-d’œuvre du rock expérimental Made in Deutschland.

(*) PS: je remarque en terminant la rédaction que le tracklisting sur iTunes est sensiblement différent de celui du Bandcamp où "Mer Noire" arrive en clôture. Encore une bonne raison d'acheter le disque pour en avoir le coeur net.
 

jeudi 16 novembre 2017

Veda - "Here" (vidéo live)



Nous inspirant de notre propre interprétation de "Mildred Pierce", le classique du roman noir signé James M. Cain, Dominique Van Cappellen-Waldock (Baby Fire, von Stroheim, LAS vegas, etc.) et moi-même avons passé quelques mois à composer la bande-son dystopique de l'un des plus grands chefs-d'oeuvre de la littérature américaine du XXe siècle.

Ensemble, nous avons imaginé des chapitres alternatifs qui plongent Mildred dans le meurtre, la culture de plantes vénéneuses, l'humiliation et la vengeance.

Notre premier EP, Preface est disponible en téléchargement libre depuis août 2017.


Depuis lors, Cécile Gonay (Seesayle) nous rejoint régulièrement au violon.

Cette vidéo du titre "Here" a été enregistrée le 28 octobre 2017, au Magasin4 à Bruxelles. Nous y jouions en première partie de Jarboe & Father Murphy. "Here" repose sur un sample du morceau "Stikhera, Echols 1", composé au XVIe siècle par Fedor Krestianin. Il est extrait d'une compilation éditée en vinyle en 1966 par Alexander Yurlov... et dégotée sur une brocante pour 25 centimes.

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jeudi 19 octobre 2017

#MeToo : mesdames, il est temps que je vous présente mes excuses

J’ai toujours regardé d’un œil très sceptique les mouvements qui s’organisent sur les réseaux sociaux, notamment autour d’un hashtag censé faire le buzz. Des « Je suis… » déclinés à toutes les sauces après chaque attentat au « Bring back our girls » qui n’a simplement ramené personne, j’ai toujours vu dans le militantisme version pantoufles et smartphones – dont je suis pourtant un fervent pratiquant - l’un des symptômes de l’apathie politique de notre génération, celle qui nous fait avaler sans moufter la présence de sympathisants nazis au gouvernement.

Pourtant, il me semble qu’il y a quelque chose d’intéressant à retenir des récentes campagnes de dénonciations des agressions sexuelles dont souffrent les femmes, assénées à coups de #metoo et de #balancetonporc. C’est qu’en tant que mecs, ça nous force à regarder une réalité qu’on connaît très bien, mais qu’on fait semblant de ne pas voir depuis qu’on est en âge de comprendre que nous ne sommes pas tous nés avec les mêmes chances. Soit, grosso modo, depuis « qu’on ne pisse plus tout jaune » pour reprendre une des expressions les plus fleuries du patois borain.

A force de voir des #metoo surgir sur les murs de nos meufs, de nos copines, de nos sœurs, de nos cousines, de nos collègues, de nos autrices, guitaristes ou réalisatrices préférées, on doit bien admettre qu’on commence à étouffer avec la tête enfouie dans le sable depuis si longtemps. Elle est bien loin l’époque rassurante où on pouvait encore prétendre que la cause féministe ne serait qu’une histoire de revanchardes qui rêvent de parader avec un collier de couilles encore tièdes autour du cou.

Ici, ça touche notre entourage.
Donc ça nous touche.
Et on le savait.
Mais on n’a rien fait.

Et maintenant on fait quoi ? 

Il est peut-être temps pour nous, messieurs, de procéder à notre propre examen de conscience, parce que j’ai quand même l’impression qu’on a un rôle à jouer dans toute cette histoire.

Depuis le début de ce mouvement la semaine dernière, j’ai vu mes potes mecs réagir de toutes sortes de manières différentes, ce qui prouve bien que le phénomène les interpelle. Outrés, compréhensifs, sceptiques, sensibles, perplexes, empathiques: difficile de dégager une réponse masculine claire et cohérente, à ce qui ressemble quand même très fort à un cri d’alerte que nous balancent à la gueule ce qui compte le plus à nos yeux, nos meufs.

Les gars, loin de moi l’idée de vous dire comment vous comporter, mais il me semble qu’il y a quand même un point commun à toutes les situations qui sont pointées du doigt avec le #metoo : d’une manière ou d’une autre, nous avons tous été complices. Je ne dis pas que nous sommes tous des gros dégueulasses qui agitent leur bite sous le nez des passantes, mais bien que nous avons tous, sans exception, été confrontés à des situations où des femmes subissaient de plein fouet la domination masculine – sexuelle, physique, verbale ou psychologique - , et qu’au moins une fois, on n’a pas bronché quand elles avaient besoin de nous. Ou pas assez. Donc au moins une fois, on y a participé. 

Si je contemple mon propre vécu, j’en trouve des exemples à la pelle : quand j’étais salarié, parmi mes collègues, parmi mes clients, mes prestataires, à l’université. C’est vrai qu’un soir, après un afterwork particulièrement arrosé, un collègue et moi avons ramené chez elle une secrétaire – qui était encore en période d’essai – tellement bourrée qu’elle ne se rendait même pas compte que son boss était allongé sur elle et lui avait déjà enlevé ses pompes et ses bas. Néanmoins, directeur ou pas, on aurait dû le dénoncer. Et on ne l’a pas fait. Il a peut-être recommencé avec une autre. Je n’en sais rien.

Si c’est le cas, ça fait de nous des complices et il est temps que ça cesse. 

Ce sont des brouettes entières de situations inacceptables qui me reviennent, où, après coup, je me dis que la victime aurait certainement eu besoin d’un soutien un peu plus franc qu’un simple discours de compassion. Et que si on était plus nombreux à nous lever contre ces pratiques, les porcs y réfléchiraient peut-être à deux fois avant de passer à l’acte.

Quand, en marge d’un séminaire, j’ai vu un manager s’incruster à poil dans le sauna où se trouvaient les filles de son équipe en prétextant que, de toute façon, il ne voyait rien sans ses lunettes, j’ai trouvé ça scandaleux. Je l’ai dit aux filles par après. Mais, sur le coup, je n’ai rien fait pour m’y opposer. 

Quand, alors que je faisais passer un entretien d’embauche à une candidate, mon responsable simulait une fellation dans son dos, je n’ai rien fait pour m’y opposer.

Quand un manager a annoncé l’arrivée d’une nouvelle recrue et, qu’en réunion d’équipe, la seule info qu’il pouvait donner à son sujet concernait son tour de poitrine, agrémenté de photos d’elle en bikini qu’il était allé puiser je ne sais où, j’aurais dû me lever et quitter la salle. Mais je ne l’ai pas fait. 

Quand un manager hilare s’est un jour vanté d’avoir licencié une fille avec qui il avait couché trois jours plus tôt en lui faisant miroiter une promotion, tout en sachant que son C4 était déjà signé au moment des faits, je ne lui ai pas dit que c’était un gros con.

Quand, lors des team buildings, la consigne est de toujours s’habiller en blanc et que la soirée se termine inlassablement dans la piscine tous habillés, et que les filles qui n’ont tout simplement pas envie de participer à un concours de miss t-shirt mouillé n’ont d’autre choix que rentrer chez elles, je devrais aussi quitter cette mascarade et rentrer chez moi. Mais je ne l’ai pas fait.

Quand, avant de réaliser l’interview d’une femme, un attaché de presse a cru malin de me préciser « Bonne chance pour la fixer dans les yeux » en mimant avec les paumes un tour de poitrine bien fourni au cas où je n’aurais pas compris la finesse de son allusion, je ne lui ai pas dit que c’était un gros con.

Quand, alors que j’étais assistant à l’université, au moment de remettre nos cotes, un autre assistant plus expérimenté s’est permis de dire d’une de mes étudiantes qui avait raté « Revois ta note. En insistant un peu, je suis sûr qu’elle prend dans le cul », je ne lui ai pas dit que c’était un gros con.

Quand, alors qu’on bossait avec des agences de pub, on nous présentait des catalogues de « promo girls », toutes étudiantes, qu’il fallait sélectionner sur photos pour jouer les hôtesses à moitié dévêtues lors d’événements censés épater les clients, je ne m’y suis pas opposé.

Quand j’ai vu des managers traiter de salopes les filles de leur équipe qui tombaient enceintes, et systématiquement les recaser à des postes pourris à leur retour de congé de maternité en espérant qu’elles démissionneraient pour ne pas devoir les virer et leur payer des indemnités, je n’ai rien fait pour m’y opposer.

Des exemples similaires, j’en ai des palettes entières. 

Après coup, si j’analyse la plupart de ces situations, la seule explication commune que je trouve à mes réactions trop faibles, c’est qu’inconsciemment, je savais que j’en tirais profit. Ou qu’au moins, en ne m’y opposant pas plus fermement, je ne mettais pas à mal mes privilèges.

Alors non, je n'ai pas assisté à des viols en tant que tels. Mais l'impunité encourage à pousser le vice toujours plus loin. De verbale et psychologique, la violence devient physique et sexuelle. Et un jour, tu te réveilles en sursaut avec une copine qui te montre les cicatrices que son mec lui a infligées pendant 10 ans et qui lui ont valu deux séjours à l'hôpital dont elle n'a jamais parlé à personne, une autre qui t'explique qu'elle a été violée sur le quai de la Gare du Midi à 22h, une autre qui te raconte qu'un jour, elle "n'a pas eu d'autre choix" que branler un de ses potes pour éviter qu'il la viole, une autre qui te dit que le mec qui la regardait bizarrement à la bibliothèque se masturbait sous la table. Dès que tu creuses, elles ont toutes des traumatismes similaires auxquels il serait visiblement impossible d'échapper.

Celui qui n’a pas compris que les humiliations, les mains au derche, les allusions salaces et les rapports non consentis participent à une même confiscation du corps féminin et à un même processus de domination qui produisent des effets dans tous les aspects de nos vies quotidiennes devrait sérieusement se demander sur quelle planète il vivait ces 50 dernières années.

L’exemple le plus frappant, c’est l’égalité salariale. Le réalisateur et journaliste Patric Jean l’a montré à plusieurs reprises. Si on demande aux hommes ce qu’ils pensent du fait qu’à poste équivalent, leurs collègues féminines gagnent un salaire moyen inférieur au leur, ils sont environ 80% à trouver cette inégalité scandaleuse. Quand on leur dit que, à masse salariale inchangée pour l’employeur, la seule solution pour rétablir l’égalité parfaite consiste à réduire le salaire des employés masculins pour augmenter celui des femmes, ils sont moins de 15% à soutenir l’idée. Conclusion : dans tout système de domination, il y a toujours des perdants et des gagnants. Nous les mecs, nous faisons partie des gagnants. (R)établir l'égalité passera par un abandon de nos privilèges. Y sommes-nous prêts?

L'heure des excuses

Pour revenir à cette campagne #metoo, je pense que la première réaction qu’on puisse avoir en tant que mecs, c’est de présenter nos excuses. Nous excuser pour nos silences qui ont fait de nous des complices, pour notre lâcheté qui avait pour unique but de maintenir en place un système de domination dont nous sommes les premiers bénéficiaires.

Je sais qu’elles se reconnaîtront dans les cas de figure mentionnés ci-dessus : mesdames, il est vraiment temps que je vous présente mes excuses. Des excuses pour avoir fait si peu, des excuses pour m’être contenté de rester fréquentable à vos yeux en vous disant que je comprenais votre désarroi, sans pour autant avoir fait ce qui s’imposait pour y remédier. C’est à dire devenir infréquentable aux yeux des porcs qui pour vous étaient des bourreaux, pour moi un collègue, un employeur, un client voire parfois un ami.

Des excuses pour avoir été complice de l'inexcusable.

mercredi 17 mai 2017

Shkval / OMSQ - Marauder I & II


"Ils agissent et ne savent pas ce qu'ils font ; ils ont leur habitude et ne savent pourquoi ; ils marchent leur vie entière et ne connaissent pas leur chemin ; tels sont les gens de la masse."
Elias Canetti, Au-to-da-fé, 1935

Un diptyque vidéo sur le thème de l'errance. Morceaux extraits de la cassette Freedom Pleasure and Safe publiée par Antée Records et GodHatesGodRecords.


mercredi 8 mars 2017

L'Effondras - Les Flavescences


La probabilité d'être encore abasourdi aujourd'hui par un album qui assume pleinement l'étiquette de "post-rock" est à peu près aussi élevée que celle de trouver des bottes de ski sur une plage nudiste. Pourtant, il faut bien avouer qu'avec sa fournée 2017, L'Effondras relève non seulement le défi, mais réalise carrément le casse du siècle. N'y allons pas par quatre chemins: "Les Flavescences" disqualifie purement et simplement tout autre prétendant au titre d'album de l'année. Ceux qui comptaient frapper un grand coup d'ici la fin décembre se battront pour la deuxième place. En sortant son album en mars, L'Effondras nous refait le coup de Chris Froome qui relègue tous ses adversaires à 5 minutes dès la première étape de montagne. Désolé pour les poursuivants.

L'Effondras, c'est trois mecs originaires de Bourg-en-Bresse. En 2015, ils avaient déjà marqué les esprits avec un premier (double) album éponyme qui avait suivi deux EP plutôt bien ficelés, mais moins aventureux. C'est réellement avec ce premier essai sur la durée que le groupe a posé les jalons d'un style pour le moins singulier. Deux ans plus tard, l'heure était venue de confirmer les attentes.






Quart d'heure digression: punchlines et mauvaise foi

Comme le disait si bien Paulo Coelho sur mon mur Facebook:

"Le post-rock, c'est un peu comme le reggae. 
Quand tu as entendu un morceau, tu les connais tous." 

Pas totalement fausse, mais pas totalement vraie non plus, cette prise de position courageuse du plus célèbre penseur des réseaux sociaux ne prenait en réalité en considération que 99% de la production post-rock des 20 dernières années. On a tous en tête ces morceaux interminables, chiants comme la lèpre, qui jouent aux montagnes russes à coups de montées et descentes sur des minutes qui paraissent des jours entiers. C'était le règne des groupes aux noms à rallonges, façon "This Will Whisper To Your Sparrow In The Sky", qui noyaient leur manque d'inspiration sous des tonnes d'effets de réverbération, histoire qu'il faille attendre la deuxième écoute pour remarquer que tout l'album était construit autour du même riff. Dans les meilleurs millésimes, on reconnaissait même les plans des 3 ou 4 albums précédents.

Ce que l'auteur de l'Alchimiste passe pourtant sous silence, c'est que le post-rock a aussi donné lieu à de sacrées pépites qu'il serait complètement con d'ignorer sous prétexte que le genre a depuis lors été usé jusqu'à la moelle. Je pense forcément aux premières productions de Mogwai avant qu'ils ne deviennent des caricatures d'eux-mêmes: l'album Young Team en 1997 et, surtout, le bouillonnant EP No education = no future (fuck the curfew) sorti un an plus tard. Si on considère que le genre recouvre les productions rock qui font fi des structures habituelles de couplets et de refrains au profit de constructions basées sur la répétition, j'épinglerais aussi les fantastiques Do Make Say Think, ou dans un registre vocal Enablers, Slint ou même carrément This Heat, qu'il est désormais de bon ton de considérer comme les précurseurs du genre. Ce qui caractérise précisément ces grandes oeuvres du post-rock, c'est le rôle central qu'y joue la répétition des riffs de grattes assassins. Si ces groupes ne rechignaient pas à embarquer avec eux un semi-remorque de pédales d'effets, ce n'était non pas pour maquiller des mélodies à trois sous, mais bien pour accentuer cette impression d'escalade sur des plans de guitare carrément mortels répétés jusqu'à l'étouffement.

A ce petit jeu de l'escalade, le morceau "X-Mas Steps" sur l'EP "No Education = No Future" de Mogwai fait carrément office de pierre philosophale, en installant une tension tellement lourde qu'il est pratiquement impossible d'en profiter pleinement sans devoir baisser le volume à mi chemin.

Revenons à nos moutons

Si je me suis autant attardé sur ce qui distingue le bon du mauvais chasseur, ce n'est certainement pas pour étaler mes trois grammes de science, mais bien pour restituer à L'Effondras ce qui lui appartient. Si ce nouvel album est à ce point percutant, c'est parce qu'il se recentre sur le "rock" dans "post-rock": des riffs de guitares solidement charpentés, des mélodies qui font mouche sur la répétition, des morceaux aux structures complexes, impossibles à résumer en effets de montées et descentes. Et surtout, la musique de L'Effondras construit sa propre narration, qui se suffit à elle-même. C'est bien sur ce point que le post-rock était devenu pénible à écouter: le jour où des musiciens se sont dit qu'ils allaient composer des albums à écouter comme des musiques de films. Or, le propre des musiques de films, c'est qu'elles évoquent une histoire qui est ailleurs. En ne se référant à rien du tout, le post-rock était devenu un sous-genre un peu fainéant, qui ne remplissait que la moitié du cahier des charges.

L'Effondras file donc un grand coup de latte dans cette fourmilière en composant des instrumentaux qui tiennent debout comme des grands, qui martèlent là où ça fait mal à coups de mélodies puissantes et d'arpèges sophistiqués. Difficile de rester indifférent face à un tel déluge rock. L'autre grande force de cet album, qu'on avait déjà pu goûter sur le précédent, c'est la précision du son: racé, organique, naturel. On devine entre chaque microsillon un travail d'orfèvre pour sculpter le grain, faire hurler l'ampli sans dénaturer le moins du monde les nuances du jeu. Pas besoin de faire sonner ses grattes comme des violons pleurnichards: le rock est ici totalement assumé, décomplexé, violent, frontal.

Cerise sur le gâteau: sur scène, L'Effondras fait l'effet d'une tornade. J'ai eu l'occasion de les voir à deux reprises en trois jours cette année. Deux claques monumentales. Et en stéréo s'il vous plait. J'ai en effet eu la chance d'assister à deux set lists totalement différentes, le groupe ayant malencontreusement pété une corde de son unique guitare baryton dès les débuts de son concert à Dour. Il avait dès lors fallu se rabattre sur un répertoire plus ancien. Ah oui, le détail qui tue: c'est un trio qui joue sans basse. De quoi faire réfléchir les auteurs de cornichonneries, incapables de faire la distinction entre une fréquence et un instrument.

A écouter en boucle:

mardi 20 décembre 2016

Ces 16 disques que j'ai usés en 2016



Ayant abandonné depuis bien longtemps la prétention d'écouter toutes les hypes du moment, je résume mon année musicale 2016 avec quelques bonnes pioches glanées çà et là, souvent au cours d'une discussion accoudé au zinc. Pourtant, si j'en crois mes playlists, j'ai surtout réécouté de vieux machins cette année, voire quelques rééditions: Bowie, Television, This Heat, les 3 premiers Helmet, The Jesus Lizard, Johnny Cash et même une replongée étrangement savoureuse dans les albums "LA Woman" et "The Soft Parade" des Doors, qui prenaient la poussière depuis presque 20 ans.

Radar Men From The Moon - Subversive II: Splendor of the Wicked

Les Hollandais de RMFTM commencent mine de rien à se bâtir une sacrée discographie, avec déjà 5 albums en 5 ans et un split avec White Hills. Sur cette dernière livraison, ils poursuivent le travail de dépoussiérage d'un kraut-rock noisy et remuant, déjà entamé par leurs lointains cousins chiliens de Föllakzoid. Au programme: basses entêtantes qui se mordent la queue, guitares fracassées aussi subtiles que des enclumes et overdoses de nappes de synthé. La recette parfaite d'un rock instrumental qui se danse le regard vide.



Cobalt - Slow Forever

En studio, Cobalt est aujourd'hui sans conteste le meilleur groupe de métal du monde. Les deux albums précédents ("Eater of the Birds" en 2007 et surtout "Gin" en 2009) avaient déjà annoncé la couleur d'une musique profondément dérangée, hurlante et brutale. Cependant, le duo parvenait en même temps à rameuter un public plus large (façon de parler) en faisant preuve d'un sens mélodique qui avait tout pour plaire aux fans de shoegaze. Longtemps, la noirceur de la musique de Cobalt a été attribuée au fait que Phil McSorley, la moitié du groupe, enregistrait ses parties entre deux missions militaires en Irak. Viré entretemps pour des propos pas très sympas envers la communauté gay, McSorley n'a rien enlevé de la sauvagerie de Cobalt en prenant la porte. La moitié restante (Erik Wunder) assure désormais le service pour TOUS les instruments (oui: TOUS) et délègue uniquement les parties vocales à l'ancien hurleur de Lord Mantis, un vrai poète. Histoire de montrer que la nouvelle formation tient la longueur, ce quatrième album ne fait pas de détail et se décline en deux parpaings qui totalisent 84 minutes de passage à tabac. Black metal, death, stoner, psyche... tout y passe et rien n'y résiste. Jadis pratiquement inexistant sur scène, Cobalt profite de la sortie de ce "Slow Forever" pour se lancer dans une tournée (qui passera l'année prochaine par le Roadburn). Initiative plutôt casse-gueule, qui risque de sérieusement écorner le mythe. Mais en studio en tout cas, ils ont mis tout le monde d'accord.



Big Business - Command Your Weather

Encore un duo qui fait plus de bruit que toutes les cliques à rallonges de métalleux chevelus. Chaque nouvel album de Big Business est une fête en soi. Après avoir assuré l'intérim comme section rythmique des Melvins, le groupe emmené par le son de basse inimitable de Jared Warren décrasse toutes les idées reçues sur cet objet pourtant dangereux qu'est le stoner "avec des refrains qui se chantent". Pas la peine de se cacher derrière des hurlements gutturaux: Big Business compose des chansons, des vraies, et prend le risque de les chanter haut et fort. Son extraterrestre, rythmiques empruntées au hardcore, 36e degré à tous les étages (non seulement ils osent la pochette borderline, mais renchérissent avec un titre aussi potache que "Diagnostic Front"). Y'a pas à dire: c'est quand même Big Business qui a ressuscité les Melvins.



David Bowie - Blackstar

On a l'impression que tout a été écrit sur Bowie. Et pourtant non. Testament musical, auto-hommage posthume écrit de son vivant, ultime pièce d'un puzzle interminable... Blackstar est avant tout un grand album de Bowie. Rarement un artiste aura fait le bilan de sa carrière avec autant de lucidité. Les deux singles ("Blackstar" et "Lazarus") ont éclipsé - à juste titre - le reste d'un disque parfois inégal. Mais putain, quels singles ! Et ce serait manquer de respect à "Dollar Days", une ballade qui aurait tout à fait tenu sa place sur "Hunky Dory". Je n'arrive toujours pas à croire qu'il soit mort. Faudra m'y faire un jour...



Iggy Pop - Post Pop Depression

Quelques semaines après le décès de Bowie, Iggy est venu nous mettre du baume au coeur avec "Gardenia", un nouveau single qui sentait bon l'époque où il fricotait justement avec le Thin White Duke. L'album n'a pas déçu les espoirs, même s'il s'avère finalement plus sage que prévu. D'aucuns auraient préféré un retour de l'iguane déchaîné de sa période Stooges. C'est oublier bien vite que ses dernières tentatives de réanimation de l'époque du Raw Power n'avaient pas été à la hauteur. Du coup, Iggy nous ressort son côté crooner froid, façon "Lust For Life" et "Passenger". Pas la peine de faire semblant que l'approche des 70 piges n'a aucun effet sur le coco. Et au final, ce rôle lui sied à merveille. Dans un registre plutôt pop-rock, il nous refait le coup de "The Idiot", à 40 ans d'intervalle et pond un nouvel album qui sonne mieux qu'un best of. Vu l'hécatombe, on lui enverra quand même des vitamines en 2017.



Moaning Cities - D. Klein

Je me suis déjà abondamment épanché sur l'immense bien que je pense de ce nouvel album de Moaning Cities. Les saisons passant, mon enthousiasme ne s'est pas rafraîchi d'un seul degré. Le coup de coeur de l'année, sans l'ombre d'un doute.



Gnod - Mirror

Si Cobalt est le meilleur groupe de métal du monde, Gnod est peut-être le meilleur groupe du monde tout court. Depuis 10 ans, le collectif de Manchester livre des albums par camions entiers et alimente une discographie qui flingue dans tous les sens (environ 35 sorties recensées sur Discogs, et au moins autant de side projects). En 2016, ils ont donc publié ce "Mirror" - ainsi qu'un split avec Surgeon - qui, une fois n'est pas coutume, déjoue tous les pronostics. Pour ce millésime, la bande de joyeux drilles a laissé de côté les expérimentations free jazz du dernier (triple!) album "Infinity Machines" pour revenir à un format plus serré: quatre titres solidement tassés qui labourent sur des terres empruntées au doom, à la noise et au dub. Le résultat est délicieusement cradingue. Toujours dans l'excès, Gnod fêtera l'an prochain ses 10 ans d'existence en se produisant au Roadburn à quatre reprises sur un weekend. En quatre concerts, ils n'auront pas le temps de parcourir la moitié du tiers de leurs identités sonores.




Fatima Al Qadiri - Brute

Je suis une brêle en musiques électroniques. Non pas que ça me dérange, que du contraire. J'en écoute pas mal en réalité et le Bandcamp du label Opal Tapes tourne souvent en mode aléatoire pendant mes journées de travail. Mais je suis incapable de différencier deux sons, deux sous-genres ou encore même deux artistes différents. Pourtant, de temps à autre, je reste accroché sur un truc écouté au hasard et qui ne me quitte plus. C'est ce qui m'est arrivé avec Fatima Al Qadiri, qui balance ses skuds en direct depuis le Koweit (pouah, le jeu de mots pourri à deux dinars). Sa musique à la fois frontale et sophistiquée m'évoque par moments le "Foley Room" d'Amon Tobin, l'héritage brésilien ayant ici laissé la place à des sonorités orientales. Je me plante peut-être, mais dans la catégorie très large des trucs ambient/electro/techno qui me sont passés récemment entre les oreilles, j'ai l'impression qu'il est souvent question de meufs (Xosar, Patricia, Amélie Lens, ou même Noveller dans un registre plus instrumental).



Nick Millevoi - Desertion

J'ai vraiment un faible pour ces musiciens qui parviennent à insuffler à leur rock cette petite touche roots américaine qui rappelle le blues des champs de coton, la country qui chique du tabac, le gospel suant ou les partouzes de hippies lécheurs de timbres. Je peux difficilement décoller mes oreilles des premiers disques de Six Organs of Admittance, de Horseback, du Steve Gunn des débuts ou du tournant plus rock entrepris depuis trois albums par Wovenhand. Nick Millevoi s'inscrit pleinement dans cette mouvance. Comme le mec vient de Philadelphie, c'est forcément la soul qui déteint sur ses riffs de guitare qui se lancent dans de longs dialogues avec un orgue Hammond. Par moments, sa musique sort de la marge et lorgne carrément du côté du free jazz ou vire sa cuti pour plonger dans une vieille ambiance de western. Découvert sur une suggestion d'un pote. Accroché immédiatement.



Baby Fire - Gold

Ma dernière chronique en date encensait ce troisième album de Baby Fire, plus sombre, plus lourd, plus nuancé aussi que ses prédécesseurs. J'avais omis de préciser que la production de ce nouveau disque avait été confiée à Pierre Vervloesem (derrière le premier dEUS), autre signe indéniable de l'ascension du groupe. A écouter le coeur bien accroché quand même.




Oranssi Pazuzu - Varahtelija

Adeptes des titres imprononçables, ces Finlandais confrontent un héritage black metal érigé en patrimoine national avec des influences empruntées au kraut rock, au prog et à l'ambient. Assez radicaux dans leur approche, les mecs peuvent toutefois se vanter d'avoir construit un son bien à eux, identifiable entre mille. Cet album complètement maboule ose tirer des morceaux bien au delà des minutes réglementaires en les inondant de synthés criards. 99,99% des gens qui seront passés par là auront légitimement détesté. Moi, je l'écoute au casque pour faire passer mes insomnies.



Tomaga - The Shape of the Dance

Lorsqu'ils n'assurent pas la section rythmique de The Oscillation, Valentina Magaletti et Tom Relleen laissent libre cours à leur imagination en sortant des disques plus expérimentaux sous le nom de Tomaga. Dans une démarche comparable à celle de Gnod, mais avec une approche un poil plus intello, ce troisième album poursuit le travail de dissection des rythmes entamé en 2014 avec "Futura Grotesk". Assez rude et bruitiste, le disque évoque tantôt la musique électronique, tantôt le free jazz, voire la musique concrète. Il n'annihile pas toute recherche mélodique pour autant, mais il faudra se montrer patient et multiplier les écoutes pour transpercer petit à petit cette forteresse imprenable. Assez déroutant, ce disque constituerait la bande-son parfaite pour illustrer une année 2016, au cours de laquelle on a bien senti que quelque chose se tramait sans vraiment comprendre quoi.



Parlour - Parlour

Autre objet indéfinissable, ce nouvel album de Parlour pourrait aisément constituer le chaînon manquant entre Nick Millevoi et Tomaga. Au menu: 9 plages instrumentales qui mettent LE riff de guitare - précis, rigoureux, tendu - en avant. Trop court et pas assez chiant pour être qualifié de post-rock, le disque évite les classiques mouvements en montée-descente tellement prévisibles d'un genre usé jusqu'à la corde. J'avoue qu'en tant que puriste du son, je fonds pour cette production au milli-poil. Chaque instrument tient sa place et sonne exactement comme il le devrait. Sortir des disques crasseux est une chose, le faire en soignant la prod en est une autre.



Black Mountain - IV

Je n'ai jamais fait partie des aficionados de Black Mountain. Mais il faut bien reconnaître que ce dernier album envoie du bois. A sa sortie, le single "Mothers of the Sun" m'a cloué sur place, car tout y est outrancier: un riff de guitare assassin, un refrain indécent, un clip kitsch au possible. L'ensemble du disque est du même calibre et alterne chansons pop-rock, ballades psyché et sorties de routes stoner. Du coup, sur la route des vacances, il a tourné en boucle en digne successeur de l'indéboulonnable "Thirteen Tales from Urban Bohemia" des Dandy Warhols.




Oathbreaker - Rheia

Peut-être plus sauvage encore que Cobalt, le quatuor gantois a grandi à chacun de ses albums. Initialement présenté comme un side-project d'un membre d'Amenra, le groupe emmené par la furieuse Caro Tanghe au micro n'en finit plus de gravir les échelons, au point de n'avoir plus rien à envier au grand frère. Sur ce troisième disque, le groupe repousse encore plus loin les limites de son cocktail explosif de black metal, de hardcore et d'envolées vocales vertigineuses. Il faut bien le reconnaître: malgré le mal de chien que se donnent les musiciens d'Oathbreaker pour malmener leurs instruments, c'est bien le grand écart vocal permanent de Caro Tanghe qui retient toute l'attention. Elle hurle, elle susurre,  elle éructe, elle déclame, elle gueule à s'en arracher le larynx. A un point tel qu'il est parfois difficile de ne pas se racler la gorge par solidarité.



Swans - The Glowing Man

Présenté comme l'ultime sortie du line-up actuel de Swans, ce triple album est un puits sans fond, ce qui explique sa dernière position dans cette liste. J'ai beau l'écouter dans tous les sens, je n'arrive toujours pas à en maîtriser toutes les limites. Trop dense, trop sophistiqué, trop éclectique, trop méticuleux. Si tel est l'ultime volet du retour de la bande à Michael Gira, on pourra dire en tout cas qu'il n'aura pas bâclé son dernier chapitre. Si tout se passe selon mes plans, j'estime pouvoir en venir à bout en 2043.