Dans le cadre du programme LOUD 2019 de Court-Circuit, nous avons enregistré cette vidéo d'un morceau inédit dans le décor somptueux de la bibliothèque du Botanique à Bruxelles. Le morceau s'intitule "Murdar 1" et figurera sur notre 2e album, à paraître au printemps 2020.
"Nahr Tapes Vol. 1", le premier album de Des Yeux, est toujours disponible au format CD (limité à 100 exemplaires, il n'en reste qu'une poignée) ou en téléchargement à prix libre.
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Humeurs tirées de mon carnet de route de faiseur de bruit au sein des groupes Des Yeux et Veda.
mardi 26 novembre 2019
mardi 20 novembre 2018
Le cyber-harcèlement, ça n’arrive pas qu’aux (gosses des) autres. Les tiens seront les prochains.
Du haut de ses 11 ans, ma fille aînée a connu sa première expérience de cyber-harcèlement. Trois gamines de sa classe se sont concertées pour tenter de l’humilier et l’intimider dans une discussion de groupe sur Snapchat. L’expérience lui (et nous) aura appris beaucoup de choses : l’émergence de nouveaux marqueurs sociaux dans une cour de récré, l’impuissance des parents face à l’utilisation que font leurs enfants des réseaux sociaux et l’incapacité de l’institution scolaire à comprendre les enjeux d’un phénomène ultra dangereux dont l’ampleur la dépasse totalement. Chers parents, lisez bien le récit qui suit, parce que vous allez bientôt le vivre à votre tour.
Deux mois. Il aura suffi de deux mois pour que ça vire au cauchemar. En septembre, ma grande recevait son premier smartphone le jour de ses 11 ans. Je n’étais pas franchement emballé au départ, mais elle a su trouver les arguments pour me convaincre. Avoir son propre téléphone faciliterait la communication quand on vit une semaine chez papa, l’autre chez maman. Mouais… soit. En réalité, on a bien compris qu’à 11 ans, posséder son propre téléphone est devenu une sorte de rite de passage. On franchit un cap, on entre dans la catégorie de celles et ceux à qui les parents font confiance, on officialise une métamorphose. On quitte tout doucement le monde des enfants. D’accord, on dort toujours avec un doudou, mais on prend 10 centimètres sur une année, on emprunte les pompes de la copine de papa parce qu’on fait la même pointure, on lit des livres de vampires, on dépoussière le DVD de Dirty Dancing et on oublie celui de Toy Story.
A 11 ans, avoir son propre smartphone est également devenu la seule porte d’entrée pour rester connectée aux discussions de la cour de récré qui se poursuivent bien au-delà de la sonnerie de 15h20. En être privée, c’est louper des dialogues entre copines qui s’éternisent sur Whatsapp. En soi, ce n’est pas tellement un problème si on fait preuve d’un minimum de vigilance. On installe un contrôle parental, on garde la main mise sur le téléphone à distance, on définit des plages horaires précises en dehors desquelles l’appareil devient inutilisable, on active un mode qui le verrouille automatiquement après 30 minutes d’utilisation quotidienne, on pose tous les filtres possibles contre les contenus indésirables, l’installation de nouvelles applications nécessite un mot de passe des parents et on opte même pour un forfait qui limite drastiquement l’usage des données mobiles. Pour couronner le tout : interdiction d’utiliser le téléphone dans la chambre. Evidemment, on rappelle cinquante fois qu’elle ne doit pas accepter d’entrer en contact avec des inconnus, adultes ou enfants, qu’elle doit nous signaler toute personne qui lui pose des questions louches et, surtout, ne jamais répondre à quelqu’un qui lui demande d’envoyer des photos d’elle. Bref, avant même d’allumer pour la première fois son Huawei, elle a droit à une batterie de mises en garde. Et au fait, bon anniversaire quand même…
Un mois plus tard, premier avertissement.
Le constat est navrant : des notes en classe en chute libre, un désintérêt total pour la lecture, les activités en plein air, les jeux de société, la piscine du quartier. Répéter ses leçons de piano le soir devient une activité expédiée en moins de cinq minutes, sans rigueur mais surtout sans passion. Son skateboard, son vélo et sa guitare prennent la poussière. La seule chose qui l’intéresse, ce sont ces échanges sur Snapchat et Tik Tok, ces deux applications qui font fureur auprès des gosses de son âge. Assise dans le salon, elle fixe le mur en soupirant. Elle attend le feu vert, pour sa demi-heure quotidienne à faire défiler du bout de l’index les selfies avec des oreilles de chats et les chorégraphies au ralenti sur le dernier tube de Maître Gims. La demi-heure écoulée, elle ira se réfugier dans sa chambre, pour travailler la chorégraphie qu’elle publiera le lendemain, en espérant cette fois décrocher au moins 5 likes et 3 commentaires admiratifs.
Ce premier avertissement a été radical : une semaine sans téléphone, sans tablette, sans écran. On va recommencer à parler, à dessiner, à cuisiner et à jouer de la musique ensemble. On va retourner à la piscine le mardi soir. Tout ce qu’on faisait avant son anniversaire. De notre côté, en tant qu’adultes, on va aussi limiter drastiquement notre usage des écrans mobiles, réfléchir au modèle qu’on lui propose. Une semaine de sevrage et tout rentre dans l’ordre. Les notes à l’école récupèrent un niveau décent, elle reprend du plaisir sur son piano. Le smartphone est libéré. Elle l’utilise désormais avec modération. Snapchat et Tik Tok occupent toujours son esprit, mais elle a l’air de garder un peu d’attention pour d’autres sujets.
Deux mois plus tard, c’est la catastrophe.
En rentrant de son cours de gym un mercredi soir, elle se bricole une nouvelle coque de téléphone personnalisée. Elle y inscrit avec des paillettes les prénoms de ses trois meilleures amies. Bizarre : sur les trois, on en retrouve deux avec qui elle n’a jamais eu la moindre affinité. Ces deux gamines ne lui ont jamais manifesté le moindre intérêt, et la mienne leur avait plutôt bien rendu la pareille jusque là.
Après la gym, voilà ma fille qui photographie son reflet dans le miroir de la salle de bains, pour présenter sa nouvelle coque à ses trois camarades de classe. Elle se connecte sur Snapchat, publie la photo sur un groupe de discussion privé entre elles quatre… et ne reçoit qu’insultes en retour. Elle remonte le fil de la discussion et découvre que, pendant son absence, les autres membres du groupe en ont profité pour préparer « la leçon » qu’elles comptaient lui donner. Elle ne peut retenir ses larmes, elle s’effondre. Sa maman lui demande ce qui se passe, elle lui tend le téléphone, pour faire défiler une conversation Snapchat qui dérape complètement.
En quelques secondes, le nom du groupe change et devient « XXX, la chiante », affublé d’un gros doigt d’honneur (XXX, c’est le prénom de ma fille). Maintenant qu’elles la croient connectée, les insultes pleuvent, sous l’œil ahuri d’une mère qui ne répond pas et collecte les captures d’écrans. « On pensait que tu étais une fille cool, mais non. Donc au revoir ». L’une propose de virer ma fille de la discussion. « Attendons qu’elle goûte aux messages qu’on lui a mis » répond une autre, déclenchant l’hilarité générale. Et c’est parti pour l’acharnement : « tu as vu les messages mon enfant, maintenant dégage », « ne me parle plus, ne m’approche même plus », « la reine des chiantes », « elle a peur », « faut pas pleurer car on dit la vérité ». L’une insiste même : « c’est pas du harcèlement », au cas où elle voudrait montrer les messages à ses parents « qui la protègent ». La conversation monte en épingles en quelques minutes à peine. Elles insistent, elles exigent une réponse : « Dis quelque chose ! Défends-toi ! » Rien ne vient. Elles pissent de rire. L’une change de nouveau le nom du groupe : « XXX, parle ». Rires collectifs. L’autre enchérit : « XXX, paaaarle ! » Face à l’absence de réponse, ça en devient un jeu : chacune rebaptise le groupe à son tour, à celle qui ajoutera le plus de A et de points d’exclamation. Toujours aucune réaction. Les trois concluent l’une après l’autre : « Bon, elle parle ou elle a trop peur ? » ; « Les filles, c’est bon, je pense qu’elle a compris non ? » « Ouais, elle a peuuuur. Bouhouhou. » C’en est assez, sa maman la déconnecte de la conversation, elle bloque les trois gamines. Ma grande est en vrac. En deux mois, son cadeau d’anniversaire, qui symbolise à ses yeux le passage dans cette zone grise entre l’enfance et l’adolescence, lui explose à la tronche.
On fait quoi maintenant ?
Sa maman m’appelle, on passe en revue les captures d’écran. C’est du harcèlement, pur et dur, concerté et prémédité. On en parle avec elle. Que s’est-il passé ? Comment en est-elle arrivée là ? Comment s’est-elle retrouvée dans un groupe de prétendues meilleures amies qui maintenant lui crachent dessus? Comment se fait-il que parmi ses trois meilleures amies du moment, on en retrouve deux dont elle n’a jamais été proche ?
Entre les sanglots, la langue se délie et dévoile les nouveaux codes de l’école. Depuis que ces deux filles ont leur téléphone, qu’elles cumulent les followers sur Tik Tok par centaines, les voilà auto-proclamées reines de la cour de récré. Maintenant, ce sont elles qui décident qui est cool et qui ne l’est pas. Etre active sur Snapchat ou Tik Tok, c’est le minimum requis pour être éligible au club des gamines cool. Le nombre de followers déterminera ensuite le rang, la hiérarchie des cool parmi les cool. A 11 ans…
Ma fille aînée voulait faire partie de la bande des cool. Elle a fait des pieds et des mains pour qu’on la remarque, elle a posté autant des selfies qu’elle a pu pour grappiller trois ou quatre followers supplémentaires, mais toujours bien en deçà des scores qui servent de nouvel étalon de popularité à l’école. Les autres lui ont fait miroiter qu’elle pourrait faire partie des leurs. Elle était fière. Elle a créé un groupe de discussion sur Snapchat, les y a invitées. Elles ont accepté. Waow. La consécration. Puis elles lui ont réglé son compte, en soignant le style, en frappant là où ça fait mal : elle n’est même pas cool.
En l’écoutant, mon sang se glace, mes poings se serrent, ma mâchoire se contracte. Envie de hurler, de frapper, de casser. Besoin de la protéger en même temps. Envie d’emplafonner ces gamines qui jouent les vedettes et osent penser qu’elles imposeront leur loi dans une classe de sixième primaire. La discussion s’emballe.
File-moi leurs numéros, je vais les appeler une par une. Non, fais pas ça. Si, je les appelle, je leur demande de me transmettre les parents et on va régler ça illico. Non, fais pas ça. C’est pas ton rôle. Ne jamais réagir sous le coup de la colère. Alors on fait quoi ? C’est un problème lié à l’école, c’est le prolongement de leurs relations à l’école. Faut faire intervenir l’école ? Bien sûr. OK, demain j’appelle la directrice et je débarque dans son bureau avec les captures d’écrans. Putain, je suis remonté. Moi aussi. Bonne nuit ma grande, essaie de bien dormir. Bonne nuit papa.
Le soir, mon téléphone chauffe. J’appelle un pote qui a aussi une fille en âge d’avoir un smartphone, j’explique ce qui se passe. Snapchat ? Classique. On a eu le même cas. En deux semaines, une photo de la mienne avec écrit PETASSE en grand circulait entre plusieurs filles de sa classe. On a fait intervenir la direction. En quelques jours, c’était réglé. Elles sont redevenues amies d’ailleurs.
Le jour d’après.
Je prends rarement une décision avant une bonne nuit de sommeil. J’ai très mal dormi. Ma fille a très mal dormi. Ce matin, je lui coupe Snapchat et Tik Tok jusqu’à nouvel ordre.
A 8h, j’appelle la directrice de l’école.
A 9h, je suis dans son bureau.
Je lui montre les captures d’écrans, on les parcourt ensemble. Elle acquiesce. C’est grave. Il faut intervenir. Ces comportements peuvent vite dégénérer. Oui nous aussi, on a lu ces histoires d’enfants qui n’osent pas en parler, se renferment et finissent par craquer. Ou se pendre. Oui, on a lu aussi. Et comment va-t-elle ? Bah. On l’a félicitée d’avoir osé en parler, même si elle n’a pas trop eu le choix. C’est bien, il faut la féliciter. Une confrontation avec tous les parents ? Il vaut mieux éviter.
Nous nous quittons sur un accord. Je demande qu’il n’y ait pas de sanction. La directrice m’assure qu’il n’y en aura pas. Elle convoquera les filles et leurs parents, les confrontera aux horreurs qu’elles ont écrites, leur demandera de s’expliquer, mettra les mots qu’il faut pour décrire un comportement de harcèlement, rappellera pourquoi c’est inadmissible et les encouragera à rapidement se réconcilier. Elle en appellera à la vigilance des parents. Une animation sur le thème du cyber-harcèlement était prévue en classe. Elle sera avancée.
Je peux expliquer à ma grande qu’elle a eu la bonne réaction, que les adultes l’ont prise au sérieux et que l’école est à l’écoute. Et puis ? Et puis, plus rien…
La désillusion
Voilà 12 jours que les faits se sont produits. A ma grande surprise, l’école n’a rien fait d’autre que plonger la tête dans le sable et attendre que l’orage passe. Le jour de ma visite chez la directrice, l’institutrice leur a parlé à toutes les quatre, dans la cour de récréation, pendant la pause de midi. Elle n’avait pourtant pas vu les captures d’écrans, mais elle a réglé le problème. En cinq minutes. Elles ont chacune expliqué leur version des faits. L’institutrice leur a demandé de supprimer les messages problématiques. Elle a demandé à ma fille de quitter cette discussion sur Snapchat. Et voilà : plus de problème.
Jour J+5. La directrice m’appelle. Elle me confirme que le problème est réglé, m’explique ce que je savais déjà et me demande comment va ma fille. Le problème est réglé ? Les filles n’ont toujours pas été confrontées à ce qu’elles avaient écrit, elles n’ont toujours pas été convoquées à la direction, leurs parents ne sont toujours pas au courant de qui s’est passé. La directrice me répond qu’elle est débordée, qu’elle a des soucis très graves à gérer sur une autre implantation, qu’elle verra les parents le plus rapidement possible, mais qu’elle pensait sincèrement que le problème était réglé.
Jour J+6. Heureux hasard du calendrier : c’est le jour de la réunion des parents. Je rencontre l’institutrice. On évoque dans la bonne humeur le premier bulletin de l’année, des notes plutôt honorables, un petit couac en néerlandais parce qu'elle n'avait pas étudié et les habituels soucis de bavardage. Bref, rien à signaler. Je me permets quand même de revenir sur cette histoire de harcèlement sur Snapchat qui touche quatre élèves de sa classe. C’est réglé, me répond-elle. Avait-elle vu les captures d’écrans ? Non, mais c’est réglé. Elle en a parlé avec les filles et la discussion a été effacée. A-t-elle vu les captures d’écrans ? Non mais elles vont rapidement se rabibocher. A-t-elle vu les captures d’écran ? Non.
J’avais été bien inspiré des les imprimer en format A4 avant la réunion. Alors on les a lues ensemble. A chaque nouvelle ligne, elle réagit. Ce n’est pas gentil. C’est méchant. C’est violent. C’est bête et violent. Ce n’est pas gentil. Elle n’avait pas pris conscience de la gravité de ce qui avait été écrit. Elle va en parler avec les parents. Elle peut garder les feuilles avec les captures d’écran. Non merci. Si, si, j’insiste. Non merci, ce ne sera pas nécessaire. Mais si elle veut les confronter à… Non, ce ne sera pas nécessaire. La directrice se chargera de les confronter aux écrits. Et puis il y aura bientôt cette animation de sensibilisation au cyber-harcèlement. C’est pris en charge. On ne laisse rien passer. Ah. Bon. Donc je rentre avec mes neuf feuilles de captures d’écrans dans la poche de ma veste.
Jour J+7. Ma fille a été convoquée chez la directrice. Elle a expliqué sa version des faits. Elle a répondu quoi ? Elle ne sait plus. Et les autres ? Elle les verra dans une semaine. Après les avoir vues, elle convoquera leurs parents. On sera déjà deux semaines après les faits ? Je sais, c’est un peu tard, non?
Jour J+8. Le matin, devant l’école, je croise la maman d’une des filles concernées. Pas une des deux cool. La troisième, qui était jusque là la meilleure amie de ma fille. Voilà une semaine qu’elles ne se parlent plus. Le lendemain des faits, elle lui a demandé pourquoi elle ne l’avait pas défendue. Elle lui a répondu qu’elle avait peur que les autres la rejettent.
Je demande donc à sa maman si elle est au courant. Non, elle n’est pas au courant. De quoi tu me parles ? Je vais te montrer les captures d’écran. Elle hallucine. L’école ne lui a rien dit. Envoie-moi tout ça sur Whatsapp, j’en parlerai avec elle. Le soir-même, elle me répond. Elle est désolée, ne sait plus comment s’excuser pour le comportement de sa fille. Je lui dis que ce n’est pas grave, qu’elles vont se réconcilier. Si c’est grave. Elle a elle-même été harcelée quand elle était ado, elle en a souffert pendant toute sa scolarité. Dépression, tout ça. Pas question de faire subir ça aux autres. On va gérer. Le plus important, c’est qu’elles redeviennent rapidement amies. Qu’elles comprennent ce qui s’est passé, pourquoi ça s’est passé. Qu’elles pigent qu’on peut facilement s’acharner sur quelqu’un, juste pour impressionner la galerie. Ça prendra du temps, peut-être. Mais je suis certain que dès les prochaines vacances scolaires, elles recommenceront à aller dormir chez l’une l’autre, à se marrer comme des maboules toute la journée.
C’est con, mais la réaction de sa maman me rassure. Vu l’inaction de l’école, je commençais à me demander si ce n’était pas moi qui en faisais des caisses. Je tournais en rond depuis une semaine, je ne parlais que de ça à la maison. Je cassais les pieds de tout le monde avec cette histoire. Je grognais en permanence. J’en dormais très mal la nuit, ce qui me rendait encore plus irritable. Au bureau, mon collègue m’écoute et me répond : en deux semaines, je suis la troisième personne de son entourage qui lui raconte exactement les mêmes faits, concernant des pré-ados, sur Snapchat. C’est une épidémie ou quoi ?
Jour J+12. Toujours aucune nouvelle de l’école. Si les parents des deux autres filles avaient été informés, ils m’auraient contacté. Rien. Ma fille aurait très bien pu se retrouver de l’autre côté, à aboyer avec la meute. Si ça avait été le cas, j’aurais voulu en être informé, pour pouvoir en parler avec elle, la mettre en garde, lui expliquer pourquoi c’est grave.
Rien. L’école joue la montre. J’abandonne. Je ne contacterai pas les parents moi-même. Je n’attends plus rien de l’école. Ma fille semble effectivement prête à se réconcilier avec celle qui était sa meilleure amie. C’était inévitable, mais ça prendra du temps. Un lien s’est brisé entre elles. Pour les deux autres filles, ça reste un grand mystère. A ce jour, personne ne les a confrontées à la dureté de ce qu’elles ont écrit. Personne ne leur a dit que c’était du harcèlement. Je pourrais le faire moi-même, à la sortie des cours, mais ce n'est pas mon rôle. Je ne suis pas certain non plus de pouvoir faire preuve du tact qui s'impose dans ce genre de situation. Il y a des gens dont c'est le métier, mais ils sont pour l'instant aux abonnés absents.
Entretemps, ces filles sont déjà passées à autre chose, ont peut-être trouvé une nouvelle cible. Qui sait ? Ont-elles seulement conscience de la gravité de ce qu’elles ont fait ? Leur a-t-on expliqué les conséquences désastreuses que peut provoquer le harcèlement ? Quand se tiendra l’animation sur le cyber-harcèlement en classe, vont-elles seulement s’y reconnaître ? Laisser filer presque deux semaines sans réaction, n’est-ce pas valider dans leurs esprits l’idée que, finalement, ce n’était pas si grave ?
Pour ma part, je suis vidé, asséché. Je décide d’en écrire un article pour évacuer cette boule qui me ronge le ventre et surtout sensibiliser d’autres parents, parce que ça nous pend tous au nez. Faire le travail que l’école n’a pas fait. Puis tourner la page. Ce sera un texte long. Depuis 12 jours je trouve le temps très long aussi.
Ironie de l’histoire, il y a trois semaines, ma fille a dû mémoriser Le Corbeau et le Renard. Mémoriser, mais pas analyser. On ne commente plus les textes à l’école. Il y avait pourtant tant de choses à en dire. Maître Corbeau ne personnifie-t-il pas ces gens qui ne vivent que par les likes et les followers ? En 2018, Maître Corbeau aurait combien de fans sur Instagram ? Est-ce qu’à 11 ans, Maître Corbeau se maquillerait aussi comme un camion volé, pour tortiller du cul sur Tik Tok ? Maître Corbeau serait-il fier de publier des selfies en pyjama ? En 2018, Maître Renard lui aurait toujours rétorqué :
Apprenez que tout flatteur
Vit aux dépens de celui qui l'écoute.
Cette leçon vaut bien un fromage sans doute.
Il y a dans cette fable plus de contenu que dans n’importe quelle animation sur le cyber-harcèlement. Il y avait matière à creuser, une réflexion à initier auprès de gosses qui comptent leurs likes pour trier leurs potes. Ce travail-là, l’école ne l’a pas fait non plus.
Mise à jour 22/11/2018
Jour J+14. La direction a reçu hier les quatre filles, ensemble. Elles ont été confrontées à ce qui avait été publié sur Snapchat. Les trois harceleuses ont reconnu les faits et n'ont pas nié leur gravité, même si elles ne réalisaient pas les dangers de ce qu'elles faisaient au moment de passer à l'acte. Les parents ont également été prévenus. Ma fille a vécu cette confrontation comme une grande bouffée d'air. Les entendre avouer que c'était allé trop loin lui a fait un bien fou. C'est tout ce qu'elle attendait. La réconciliation peut maintenant commencer.
Mise à jour 30/06/2019
Fin de l'année scolaire, cérémonie de remise des prix pour l'obtention du CEB, dans une salle comble. Les enfants défilent l'un après l'autre pour recevoir leur diplôme, serrer la main du jury, du préfet, du bourgmestre, et poser pour la photo souvenir. C'est l'occasion de remettre les prix également: le prix de math, de néerlandais, de gym, etc. Vient ensuite le moment qu'ils attendent tous: la remise du prix de la camaraderie. Je m'étrangle quand j'entends le préfet prononcer le nom d'une des deux instigatrices du harcèlement de ma fille. Elle se lève fièrement, va chercher son prix, sous un tonnerre d'applaudissements, pendant que le préfet rappelle à quel point le prix de la camaraderie est important, tant il reflète les valeurs d'entraide et de solidarité qui sont les piliers de l'institution scolaire. Ma fille se tourne vers moi, la mine déconfite, et me demande si je trouve ça juste. Je lui réponds que non, mais je n'ai de toute façon jamais rien compris au concept de justice.
Mise à jour 30/08/2019
Nouveau cas de harcèlement, de nouveau les deux mêmes vedettes à la baguette. Ma fille n'est plus la victime, mais le témoin. L'une d'elles est parvenue à subtiliser le mot de passe pour accéder au compte Snapchat d'une autre fille de la classe. Elles en ont profité pour poster des insanités en son nom, faire des captures d'écran et les envoyer à tout leur réseau sur Whatsapp. Réaction de ma fille: J'ai tout de suite compris que c'était faux. J'ai prévenu la victime et j'ai définitivement bloqué les deux autres sur Whatsapp.
Depuis la publication de cet article, j'ai reçu des dizaines de témoignages de parents qui ont vécu la même expérience. Les récits sont tous similaires, sauf sur un point: les réactions du milieu scolaire, qui semblent relever de l'improvisation. Il faudrait peut-être penser à outiller le corps enseignant pour accompagner les enfants et travailler ensemble avec les parents pour réagir rapidement dans pareils cas.
Deux mois. Il aura suffi de deux mois pour que ça vire au cauchemar. En septembre, ma grande recevait son premier smartphone le jour de ses 11 ans. Je n’étais pas franchement emballé au départ, mais elle a su trouver les arguments pour me convaincre. Avoir son propre téléphone faciliterait la communication quand on vit une semaine chez papa, l’autre chez maman. Mouais… soit. En réalité, on a bien compris qu’à 11 ans, posséder son propre téléphone est devenu une sorte de rite de passage. On franchit un cap, on entre dans la catégorie de celles et ceux à qui les parents font confiance, on officialise une métamorphose. On quitte tout doucement le monde des enfants. D’accord, on dort toujours avec un doudou, mais on prend 10 centimètres sur une année, on emprunte les pompes de la copine de papa parce qu’on fait la même pointure, on lit des livres de vampires, on dépoussière le DVD de Dirty Dancing et on oublie celui de Toy Story.
A 11 ans, avoir son propre smartphone est également devenu la seule porte d’entrée pour rester connectée aux discussions de la cour de récré qui se poursuivent bien au-delà de la sonnerie de 15h20. En être privée, c’est louper des dialogues entre copines qui s’éternisent sur Whatsapp. En soi, ce n’est pas tellement un problème si on fait preuve d’un minimum de vigilance. On installe un contrôle parental, on garde la main mise sur le téléphone à distance, on définit des plages horaires précises en dehors desquelles l’appareil devient inutilisable, on active un mode qui le verrouille automatiquement après 30 minutes d’utilisation quotidienne, on pose tous les filtres possibles contre les contenus indésirables, l’installation de nouvelles applications nécessite un mot de passe des parents et on opte même pour un forfait qui limite drastiquement l’usage des données mobiles. Pour couronner le tout : interdiction d’utiliser le téléphone dans la chambre. Evidemment, on rappelle cinquante fois qu’elle ne doit pas accepter d’entrer en contact avec des inconnus, adultes ou enfants, qu’elle doit nous signaler toute personne qui lui pose des questions louches et, surtout, ne jamais répondre à quelqu’un qui lui demande d’envoyer des photos d’elle. Bref, avant même d’allumer pour la première fois son Huawei, elle a droit à une batterie de mises en garde. Et au fait, bon anniversaire quand même…
Un mois plus tard, premier avertissement.
Le constat est navrant : des notes en classe en chute libre, un désintérêt total pour la lecture, les activités en plein air, les jeux de société, la piscine du quartier. Répéter ses leçons de piano le soir devient une activité expédiée en moins de cinq minutes, sans rigueur mais surtout sans passion. Son skateboard, son vélo et sa guitare prennent la poussière. La seule chose qui l’intéresse, ce sont ces échanges sur Snapchat et Tik Tok, ces deux applications qui font fureur auprès des gosses de son âge. Assise dans le salon, elle fixe le mur en soupirant. Elle attend le feu vert, pour sa demi-heure quotidienne à faire défiler du bout de l’index les selfies avec des oreilles de chats et les chorégraphies au ralenti sur le dernier tube de Maître Gims. La demi-heure écoulée, elle ira se réfugier dans sa chambre, pour travailler la chorégraphie qu’elle publiera le lendemain, en espérant cette fois décrocher au moins 5 likes et 3 commentaires admiratifs.
Ce premier avertissement a été radical : une semaine sans téléphone, sans tablette, sans écran. On va recommencer à parler, à dessiner, à cuisiner et à jouer de la musique ensemble. On va retourner à la piscine le mardi soir. Tout ce qu’on faisait avant son anniversaire. De notre côté, en tant qu’adultes, on va aussi limiter drastiquement notre usage des écrans mobiles, réfléchir au modèle qu’on lui propose. Une semaine de sevrage et tout rentre dans l’ordre. Les notes à l’école récupèrent un niveau décent, elle reprend du plaisir sur son piano. Le smartphone est libéré. Elle l’utilise désormais avec modération. Snapchat et Tik Tok occupent toujours son esprit, mais elle a l’air de garder un peu d’attention pour d’autres sujets.
Deux mois plus tard, c’est la catastrophe.
En rentrant de son cours de gym un mercredi soir, elle se bricole une nouvelle coque de téléphone personnalisée. Elle y inscrit avec des paillettes les prénoms de ses trois meilleures amies. Bizarre : sur les trois, on en retrouve deux avec qui elle n’a jamais eu la moindre affinité. Ces deux gamines ne lui ont jamais manifesté le moindre intérêt, et la mienne leur avait plutôt bien rendu la pareille jusque là.
Après la gym, voilà ma fille qui photographie son reflet dans le miroir de la salle de bains, pour présenter sa nouvelle coque à ses trois camarades de classe. Elle se connecte sur Snapchat, publie la photo sur un groupe de discussion privé entre elles quatre… et ne reçoit qu’insultes en retour. Elle remonte le fil de la discussion et découvre que, pendant son absence, les autres membres du groupe en ont profité pour préparer « la leçon » qu’elles comptaient lui donner. Elle ne peut retenir ses larmes, elle s’effondre. Sa maman lui demande ce qui se passe, elle lui tend le téléphone, pour faire défiler une conversation Snapchat qui dérape complètement.
En quelques secondes, le nom du groupe change et devient « XXX, la chiante », affublé d’un gros doigt d’honneur (XXX, c’est le prénom de ma fille). Maintenant qu’elles la croient connectée, les insultes pleuvent, sous l’œil ahuri d’une mère qui ne répond pas et collecte les captures d’écrans. « On pensait que tu étais une fille cool, mais non. Donc au revoir ». L’une propose de virer ma fille de la discussion. « Attendons qu’elle goûte aux messages qu’on lui a mis » répond une autre, déclenchant l’hilarité générale. Et c’est parti pour l’acharnement : « tu as vu les messages mon enfant, maintenant dégage », « ne me parle plus, ne m’approche même plus », « la reine des chiantes », « elle a peur », « faut pas pleurer car on dit la vérité ». L’une insiste même : « c’est pas du harcèlement », au cas où elle voudrait montrer les messages à ses parents « qui la protègent ». La conversation monte en épingles en quelques minutes à peine. Elles insistent, elles exigent une réponse : « Dis quelque chose ! Défends-toi ! » Rien ne vient. Elles pissent de rire. L’une change de nouveau le nom du groupe : « XXX, parle ». Rires collectifs. L’autre enchérit : « XXX, paaaarle ! » Face à l’absence de réponse, ça en devient un jeu : chacune rebaptise le groupe à son tour, à celle qui ajoutera le plus de A et de points d’exclamation. Toujours aucune réaction. Les trois concluent l’une après l’autre : « Bon, elle parle ou elle a trop peur ? » ; « Les filles, c’est bon, je pense qu’elle a compris non ? » « Ouais, elle a peuuuur. Bouhouhou. » C’en est assez, sa maman la déconnecte de la conversation, elle bloque les trois gamines. Ma grande est en vrac. En deux mois, son cadeau d’anniversaire, qui symbolise à ses yeux le passage dans cette zone grise entre l’enfance et l’adolescence, lui explose à la tronche.
On fait quoi maintenant ?
Sa maman m’appelle, on passe en revue les captures d’écran. C’est du harcèlement, pur et dur, concerté et prémédité. On en parle avec elle. Que s’est-il passé ? Comment en est-elle arrivée là ? Comment s’est-elle retrouvée dans un groupe de prétendues meilleures amies qui maintenant lui crachent dessus? Comment se fait-il que parmi ses trois meilleures amies du moment, on en retrouve deux dont elle n’a jamais été proche ?
Entre les sanglots, la langue se délie et dévoile les nouveaux codes de l’école. Depuis que ces deux filles ont leur téléphone, qu’elles cumulent les followers sur Tik Tok par centaines, les voilà auto-proclamées reines de la cour de récré. Maintenant, ce sont elles qui décident qui est cool et qui ne l’est pas. Etre active sur Snapchat ou Tik Tok, c’est le minimum requis pour être éligible au club des gamines cool. Le nombre de followers déterminera ensuite le rang, la hiérarchie des cool parmi les cool. A 11 ans…
Quand j’avais son âge, il y a presque 30 ans, il fallait des Nike pour exister à l’école. Aujourd’hui, il faut des likes.
Ma fille aînée voulait faire partie de la bande des cool. Elle a fait des pieds et des mains pour qu’on la remarque, elle a posté autant des selfies qu’elle a pu pour grappiller trois ou quatre followers supplémentaires, mais toujours bien en deçà des scores qui servent de nouvel étalon de popularité à l’école. Les autres lui ont fait miroiter qu’elle pourrait faire partie des leurs. Elle était fière. Elle a créé un groupe de discussion sur Snapchat, les y a invitées. Elles ont accepté. Waow. La consécration. Puis elles lui ont réglé son compte, en soignant le style, en frappant là où ça fait mal : elle n’est même pas cool.
En l’écoutant, mon sang se glace, mes poings se serrent, ma mâchoire se contracte. Envie de hurler, de frapper, de casser. Besoin de la protéger en même temps. Envie d’emplafonner ces gamines qui jouent les vedettes et osent penser qu’elles imposeront leur loi dans une classe de sixième primaire. La discussion s’emballe.
File-moi leurs numéros, je vais les appeler une par une. Non, fais pas ça. Si, je les appelle, je leur demande de me transmettre les parents et on va régler ça illico. Non, fais pas ça. C’est pas ton rôle. Ne jamais réagir sous le coup de la colère. Alors on fait quoi ? C’est un problème lié à l’école, c’est le prolongement de leurs relations à l’école. Faut faire intervenir l’école ? Bien sûr. OK, demain j’appelle la directrice et je débarque dans son bureau avec les captures d’écrans. Putain, je suis remonté. Moi aussi. Bonne nuit ma grande, essaie de bien dormir. Bonne nuit papa.
Le soir, mon téléphone chauffe. J’appelle un pote qui a aussi une fille en âge d’avoir un smartphone, j’explique ce qui se passe. Snapchat ? Classique. On a eu le même cas. En deux semaines, une photo de la mienne avec écrit PETASSE en grand circulait entre plusieurs filles de sa classe. On a fait intervenir la direction. En quelques jours, c’était réglé. Elles sont redevenues amies d’ailleurs.
Le jour d’après.
Je prends rarement une décision avant une bonne nuit de sommeil. J’ai très mal dormi. Ma fille a très mal dormi. Ce matin, je lui coupe Snapchat et Tik Tok jusqu’à nouvel ordre.
A 8h, j’appelle la directrice de l’école.
A 9h, je suis dans son bureau.
Je lui montre les captures d’écrans, on les parcourt ensemble. Elle acquiesce. C’est grave. Il faut intervenir. Ces comportements peuvent vite dégénérer. Oui nous aussi, on a lu ces histoires d’enfants qui n’osent pas en parler, se renferment et finissent par craquer. Ou se pendre. Oui, on a lu aussi. Et comment va-t-elle ? Bah. On l’a félicitée d’avoir osé en parler, même si elle n’a pas trop eu le choix. C’est bien, il faut la féliciter. Une confrontation avec tous les parents ? Il vaut mieux éviter.
Nous nous quittons sur un accord. Je demande qu’il n’y ait pas de sanction. La directrice m’assure qu’il n’y en aura pas. Elle convoquera les filles et leurs parents, les confrontera aux horreurs qu’elles ont écrites, leur demandera de s’expliquer, mettra les mots qu’il faut pour décrire un comportement de harcèlement, rappellera pourquoi c’est inadmissible et les encouragera à rapidement se réconcilier. Elle en appellera à la vigilance des parents. Une animation sur le thème du cyber-harcèlement était prévue en classe. Elle sera avancée.
Je peux expliquer à ma grande qu’elle a eu la bonne réaction, que les adultes l’ont prise au sérieux et que l’école est à l’écoute. Et puis ? Et puis, plus rien…
La désillusion
Voilà 12 jours que les faits se sont produits. A ma grande surprise, l’école n’a rien fait d’autre que plonger la tête dans le sable et attendre que l’orage passe. Le jour de ma visite chez la directrice, l’institutrice leur a parlé à toutes les quatre, dans la cour de récréation, pendant la pause de midi. Elle n’avait pourtant pas vu les captures d’écrans, mais elle a réglé le problème. En cinq minutes. Elles ont chacune expliqué leur version des faits. L’institutrice leur a demandé de supprimer les messages problématiques. Elle a demandé à ma fille de quitter cette discussion sur Snapchat. Et voilà : plus de problème.
Jour J+5. La directrice m’appelle. Elle me confirme que le problème est réglé, m’explique ce que je savais déjà et me demande comment va ma fille. Le problème est réglé ? Les filles n’ont toujours pas été confrontées à ce qu’elles avaient écrit, elles n’ont toujours pas été convoquées à la direction, leurs parents ne sont toujours pas au courant de qui s’est passé. La directrice me répond qu’elle est débordée, qu’elle a des soucis très graves à gérer sur une autre implantation, qu’elle verra les parents le plus rapidement possible, mais qu’elle pensait sincèrement que le problème était réglé.
Jour J+6. Heureux hasard du calendrier : c’est le jour de la réunion des parents. Je rencontre l’institutrice. On évoque dans la bonne humeur le premier bulletin de l’année, des notes plutôt honorables, un petit couac en néerlandais parce qu'elle n'avait pas étudié et les habituels soucis de bavardage. Bref, rien à signaler. Je me permets quand même de revenir sur cette histoire de harcèlement sur Snapchat qui touche quatre élèves de sa classe. C’est réglé, me répond-elle. Avait-elle vu les captures d’écrans ? Non, mais c’est réglé. Elle en a parlé avec les filles et la discussion a été effacée. A-t-elle vu les captures d’écrans ? Non mais elles vont rapidement se rabibocher. A-t-elle vu les captures d’écran ? Non.
J’avais été bien inspiré des les imprimer en format A4 avant la réunion. Alors on les a lues ensemble. A chaque nouvelle ligne, elle réagit. Ce n’est pas gentil. C’est méchant. C’est violent. C’est bête et violent. Ce n’est pas gentil. Elle n’avait pas pris conscience de la gravité de ce qui avait été écrit. Elle va en parler avec les parents. Elle peut garder les feuilles avec les captures d’écran. Non merci. Si, si, j’insiste. Non merci, ce ne sera pas nécessaire. Mais si elle veut les confronter à… Non, ce ne sera pas nécessaire. La directrice se chargera de les confronter aux écrits. Et puis il y aura bientôt cette animation de sensibilisation au cyber-harcèlement. C’est pris en charge. On ne laisse rien passer. Ah. Bon. Donc je rentre avec mes neuf feuilles de captures d’écrans dans la poche de ma veste.
Jour J+7. Ma fille a été convoquée chez la directrice. Elle a expliqué sa version des faits. Elle a répondu quoi ? Elle ne sait plus. Et les autres ? Elle les verra dans une semaine. Après les avoir vues, elle convoquera leurs parents. On sera déjà deux semaines après les faits ? Je sais, c’est un peu tard, non?
Jour J+8. Le matin, devant l’école, je croise la maman d’une des filles concernées. Pas une des deux cool. La troisième, qui était jusque là la meilleure amie de ma fille. Voilà une semaine qu’elles ne se parlent plus. Le lendemain des faits, elle lui a demandé pourquoi elle ne l’avait pas défendue. Elle lui a répondu qu’elle avait peur que les autres la rejettent.
Je demande donc à sa maman si elle est au courant. Non, elle n’est pas au courant. De quoi tu me parles ? Je vais te montrer les captures d’écran. Elle hallucine. L’école ne lui a rien dit. Envoie-moi tout ça sur Whatsapp, j’en parlerai avec elle. Le soir-même, elle me répond. Elle est désolée, ne sait plus comment s’excuser pour le comportement de sa fille. Je lui dis que ce n’est pas grave, qu’elles vont se réconcilier. Si c’est grave. Elle a elle-même été harcelée quand elle était ado, elle en a souffert pendant toute sa scolarité. Dépression, tout ça. Pas question de faire subir ça aux autres. On va gérer. Le plus important, c’est qu’elles redeviennent rapidement amies. Qu’elles comprennent ce qui s’est passé, pourquoi ça s’est passé. Qu’elles pigent qu’on peut facilement s’acharner sur quelqu’un, juste pour impressionner la galerie. Ça prendra du temps, peut-être. Mais je suis certain que dès les prochaines vacances scolaires, elles recommenceront à aller dormir chez l’une l’autre, à se marrer comme des maboules toute la journée.
C’est con, mais la réaction de sa maman me rassure. Vu l’inaction de l’école, je commençais à me demander si ce n’était pas moi qui en faisais des caisses. Je tournais en rond depuis une semaine, je ne parlais que de ça à la maison. Je cassais les pieds de tout le monde avec cette histoire. Je grognais en permanence. J’en dormais très mal la nuit, ce qui me rendait encore plus irritable. Au bureau, mon collègue m’écoute et me répond : en deux semaines, je suis la troisième personne de son entourage qui lui raconte exactement les mêmes faits, concernant des pré-ados, sur Snapchat. C’est une épidémie ou quoi ?
Jour J+12. Toujours aucune nouvelle de l’école. Si les parents des deux autres filles avaient été informés, ils m’auraient contacté. Rien. Ma fille aurait très bien pu se retrouver de l’autre côté, à aboyer avec la meute. Si ça avait été le cas, j’aurais voulu en être informé, pour pouvoir en parler avec elle, la mettre en garde, lui expliquer pourquoi c’est grave.
Rien. L’école joue la montre. J’abandonne. Je ne contacterai pas les parents moi-même. Je n’attends plus rien de l’école. Ma fille semble effectivement prête à se réconcilier avec celle qui était sa meilleure amie. C’était inévitable, mais ça prendra du temps. Un lien s’est brisé entre elles. Pour les deux autres filles, ça reste un grand mystère. A ce jour, personne ne les a confrontées à la dureté de ce qu’elles ont écrit. Personne ne leur a dit que c’était du harcèlement. Je pourrais le faire moi-même, à la sortie des cours, mais ce n'est pas mon rôle. Je ne suis pas certain non plus de pouvoir faire preuve du tact qui s'impose dans ce genre de situation. Il y a des gens dont c'est le métier, mais ils sont pour l'instant aux abonnés absents.
Entretemps, ces filles sont déjà passées à autre chose, ont peut-être trouvé une nouvelle cible. Qui sait ? Ont-elles seulement conscience de la gravité de ce qu’elles ont fait ? Leur a-t-on expliqué les conséquences désastreuses que peut provoquer le harcèlement ? Quand se tiendra l’animation sur le cyber-harcèlement en classe, vont-elles seulement s’y reconnaître ? Laisser filer presque deux semaines sans réaction, n’est-ce pas valider dans leurs esprits l’idée que, finalement, ce n’était pas si grave ?
Pour ma part, je suis vidé, asséché. Je décide d’en écrire un article pour évacuer cette boule qui me ronge le ventre et surtout sensibiliser d’autres parents, parce que ça nous pend tous au nez. Faire le travail que l’école n’a pas fait. Puis tourner la page. Ce sera un texte long. Depuis 12 jours je trouve le temps très long aussi.
Ironie de l’histoire, il y a trois semaines, ma fille a dû mémoriser Le Corbeau et le Renard. Mémoriser, mais pas analyser. On ne commente plus les textes à l’école. Il y avait pourtant tant de choses à en dire. Maître Corbeau ne personnifie-t-il pas ces gens qui ne vivent que par les likes et les followers ? En 2018, Maître Corbeau aurait combien de fans sur Instagram ? Est-ce qu’à 11 ans, Maître Corbeau se maquillerait aussi comme un camion volé, pour tortiller du cul sur Tik Tok ? Maître Corbeau serait-il fier de publier des selfies en pyjama ? En 2018, Maître Renard lui aurait toujours rétorqué :
Apprenez que tout flatteur
Vit aux dépens de celui qui l'écoute.
Cette leçon vaut bien un fromage sans doute.
Il y a dans cette fable plus de contenu que dans n’importe quelle animation sur le cyber-harcèlement. Il y avait matière à creuser, une réflexion à initier auprès de gosses qui comptent leurs likes pour trier leurs potes. Ce travail-là, l’école ne l’a pas fait non plus.
Mise à jour 22/11/2018
Jour J+14. La direction a reçu hier les quatre filles, ensemble. Elles ont été confrontées à ce qui avait été publié sur Snapchat. Les trois harceleuses ont reconnu les faits et n'ont pas nié leur gravité, même si elles ne réalisaient pas les dangers de ce qu'elles faisaient au moment de passer à l'acte. Les parents ont également été prévenus. Ma fille a vécu cette confrontation comme une grande bouffée d'air. Les entendre avouer que c'était allé trop loin lui a fait un bien fou. C'est tout ce qu'elle attendait. La réconciliation peut maintenant commencer.
Mise à jour 30/06/2019
Fin de l'année scolaire, cérémonie de remise des prix pour l'obtention du CEB, dans une salle comble. Les enfants défilent l'un après l'autre pour recevoir leur diplôme, serrer la main du jury, du préfet, du bourgmestre, et poser pour la photo souvenir. C'est l'occasion de remettre les prix également: le prix de math, de néerlandais, de gym, etc. Vient ensuite le moment qu'ils attendent tous: la remise du prix de la camaraderie. Je m'étrangle quand j'entends le préfet prononcer le nom d'une des deux instigatrices du harcèlement de ma fille. Elle se lève fièrement, va chercher son prix, sous un tonnerre d'applaudissements, pendant que le préfet rappelle à quel point le prix de la camaraderie est important, tant il reflète les valeurs d'entraide et de solidarité qui sont les piliers de l'institution scolaire. Ma fille se tourne vers moi, la mine déconfite, et me demande si je trouve ça juste. Je lui réponds que non, mais je n'ai de toute façon jamais rien compris au concept de justice.
Mise à jour 30/08/2019
Nouveau cas de harcèlement, de nouveau les deux mêmes vedettes à la baguette. Ma fille n'est plus la victime, mais le témoin. L'une d'elles est parvenue à subtiliser le mot de passe pour accéder au compte Snapchat d'une autre fille de la classe. Elles en ont profité pour poster des insanités en son nom, faire des captures d'écran et les envoyer à tout leur réseau sur Whatsapp. Réaction de ma fille: J'ai tout de suite compris que c'était faux. J'ai prévenu la victime et j'ai définitivement bloqué les deux autres sur Whatsapp.
Depuis la publication de cet article, j'ai reçu des dizaines de témoignages de parents qui ont vécu la même expérience. Les récits sont tous similaires, sauf sur un point: les réactions du milieu scolaire, qui semblent relever de l'improvisation. Il faudrait peut-être penser à outiller le corps enseignant pour accompagner les enfants et travailler ensemble avec les parents pour réagir rapidement dans pareils cas.
lundi 8 janvier 2018
mardi 28 novembre 2017
Térébenthine - Visions
Voici un groupe dont je n’avais jusqu’ici jamais entendu parler. A la suite de ma chronique sur le dernier album de L’Effondras, un attaché de presse me suggère une série de liens censés me plaire. Démarche à laquelle je donne rarement suite. Mais il se fait que j’avais un peu de temps libre devant moi, l’oreille aux aguets et une furieuse envie de renouveler ma playlist avec du rock de terroir. Sans grande conviction, je clique de lien en lien et atterrit sur cette vidéo de Térébenthine.
Coup de boule immédiat, commotion cérébrale, KO avant même le premier round. Pas le temps de demander une copie presse à l’attaché en question et risquer de devoir attendre au moins…. pfff…. au moins 10 minutes. Une éternité quoi.
Un coup d'oeil rapide sur une page Facebook à moins de 500 likes me fait passer à côté d’un lien Bandcamp qui propose l’album en téléchargement libre. Impatient, piétinant comme un forcené sur ma chaise du bureau, tambourinant violemment mon clavier, j’enfreins au bout d’une hésitation de 7 secondes chrono une des 10 règles fondatrices de mon existence et me résous à acheter l’album sur iTunes. Tching, 30% pour les actionnaires. Saloperie de capitalisme qui se nourrit de mon incapacité à attendre ne serait-ce que deux jours pour découvrir un nouvel album.
Entretemps, je ne regrette nullement cette dépense impulsive de 6,99 euros, même si j’aurais préféré les filer directement au groupe, ce que je ferai bien évidemment dès qu’ils viendront en découdre avec les scènes bruxelloises.
Qu’avons-nous donc récupéré pour garnir notre cave? Un album instrumental bien serré signé par un duo guitare-batterie originaire de Reims (selon la page Facebook) ou de Châlons (selon le communiqué de presse). Le genre de détail dont on se fiche éperdument…
En sept morceaux, on brasse quelques pépites qui déballent leurs influences noise-rock. Puissant sans jamais sombrer dans le cradingue, l’album se déguste comme une succession de plages qui puent le rock à plein nez. Les plans de guitare sont percutants, nerveux, vifs et précis et évitent habilement la démonstration math-rock qui aurait eu le don de me perdre en route. L’ensemble est soutenu par une batterie rageuse maniée par un gars qui, selon la formule d’Audiard, n’était pas venu pour beurrer les sandwiches.
Au niveau du son, la filiation avec L’Effondras est indéniable. On retrouve ce grain de guitare qui fait ronronner l’ampli et confère à l’ensemble une touche organique absolument délicieuse. Le choix de l’instrument n’y est certainement pas étranger : à en croire les vidéos, c’est la Gretsch – guitare de prédilection des adeptes du rockabilly et de country rock – qui encaisse les riffs et les restitue avec un caractère « à l’ancienne », formidablement à propos sur ce genre de musique.
Si on continue avec les comparaisons, on pourrait ajouter que là où L’Effondras en gardait sous la pédale pour produire son effort sur la longueur et privilégier l’endurance, Térébenthine s’assume en frontal et invite au combat à mains nues immédiat. Pas de round d’observation, on monte directement aux barricades et on assomme tout ce qui bouge.
C’est justement quand on commence à se dire que l’album pourrait souffrir de certaines longueurs, à force de jouer pied au plancher, qu’arrive en 3e position (*) un morceau comme « Mer Noire », sorte d’interlude tout en retenue et subtilité qui se permet même d’inclure une partie vocale. Voilà la respiration nécessaire pour recouvrer ses esprits avant de reprendre la suite du programme en pleine gueule.
Alors certes, Térébenthine ne va pas révolutionner le rock et ce n’est certainement pas son ambition. Mais à l’écoute d’un tel disque, on se demande à quoi bon faire la révolution s’il est encore possible de livrer des productions aussi jouissives avec des formules pourtant déjà maintes fois entendues. A Avec Visions, je me dis qu’il y a quelque chose de sacrément encourageant quand – à 38 piges – on peut encore se manger une giroflée à cinq pédales distribuée par un duo guitare – batterie. On a ici un groupe qui fait bien plus de boucan que la grande majorité des formations à rallonge qui passent leur temps à se secouer la nouille en essayant de réinventer un genre à coups de digressions indigestes et d’emprunts éhontés à des styles jugés à tort plus nobles, mais auxquels ils ne pigent rien de rien.
C’était donc la chronique de mon 3e album acheté sur iTunes, après Desensitzed de Pitchshifter et Koksofen de Caspar Brötzmann Massaker – que je ne trouvais pas sur Discogs à cause d’une faute de frappe. Difficile de relier Térébenthine au rouleau compresseur indus des vieux Pitchshiter. Par contre, en tendant l’oreille, on peut facilement trouver l’un ou l’autre gène commun avec le chef-d’œuvre du rock expérimental Made in Deutschland.
(*) PS: je remarque en terminant la rédaction que le tracklisting sur iTunes est sensiblement différent de celui du Bandcamp où "Mer Noire" arrive en clôture. Encore une bonne raison d'acheter le disque pour en avoir le coeur net.
jeudi 16 novembre 2017
Veda - "Here" (vidéo live)
Nous inspirant de notre propre interprétation de "Mildred Pierce", le classique du roman noir signé James M. Cain, Dominique Van Cappellen-Waldock (Baby Fire, von Stroheim, LAS vegas, etc.) et moi-même avons passé quelques mois à composer la bande-son dystopique de l'un des plus grands chefs-d'oeuvre de la littérature américaine du XXe siècle.
Ensemble, nous avons imaginé des chapitres alternatifs qui plongent Mildred dans le meurtre, la culture de plantes vénéneuses, l'humiliation et la vengeance.
Notre premier EP, Preface est disponible en téléchargement libre depuis août 2017.
Depuis lors, Cécile Gonay (Seesayle) nous rejoint régulièrement au violon.
Cette vidéo du titre "Here" a été enregistrée le 28 octobre 2017, au Magasin4 à Bruxelles. Nous y jouions en première partie de Jarboe & Father Murphy. "Here" repose sur un sample du morceau "Stikhera, Echols 1", composé au XVIe siècle par Fedor Krestianin. Il est extrait d'une compilation éditée en vinyle en 1966 par Alexander Yurlov... et dégotée sur une brocante pour 25 centimes.
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jeudi 19 octobre 2017
#MeToo : mesdames, il est temps que je vous présente mes excuses
J’ai toujours regardé d’un œil très sceptique les mouvements qui s’organisent sur les réseaux sociaux, notamment autour d’un hashtag censé faire le buzz. Des « Je suis… » déclinés à toutes les sauces après chaque attentat au « Bring back our girls » qui n’a simplement ramené personne, j’ai toujours vu dans le militantisme version pantoufles et smartphones – dont je suis pourtant un fervent pratiquant - l’un des symptômes de l’apathie politique de notre génération, celle qui nous fait avaler sans moufter la présence de sympathisants nazis au gouvernement.
Pourtant, il me semble qu’il y a quelque chose d’intéressant à retenir des récentes campagnes de dénonciations des agressions sexuelles dont souffrent les femmes, assénées à coups de #metoo et de #balancetonporc. C’est qu’en tant que mecs, ça nous force à regarder une réalité qu’on connaît très bien, mais qu’on fait semblant de ne pas voir depuis qu’on est en âge de comprendre que nous ne sommes pas tous nés avec les mêmes chances. Soit, grosso modo, depuis « qu’on ne pisse plus tout jaune » pour reprendre une des expressions les plus fleuries du patois borain.
A force de voir des #metoo surgir sur les murs de nos meufs, de nos copines, de nos sœurs, de nos cousines, de nos collègues, de nos autrices, guitaristes ou réalisatrices préférées, on doit bien admettre qu’on commence à étouffer avec la tête enfouie dans le sable depuis si longtemps. Elle est bien loin l’époque rassurante où on pouvait encore prétendre que la cause féministe ne serait qu’une histoire de revanchardes qui rêvent de parader avec un collier de couilles encore tièdes autour du cou.
Ici, ça touche notre entourage.
Donc ça nous touche.
Et on le savait.
Mais on n’a rien fait.
Et maintenant on fait quoi ?
Il est peut-être temps pour nous, messieurs, de procéder à notre propre examen de conscience, parce que j’ai quand même l’impression qu’on a un rôle à jouer dans toute cette histoire.
Depuis le début de ce mouvement la semaine dernière, j’ai vu mes potes mecs réagir de toutes sortes de manières différentes, ce qui prouve bien que le phénomène les interpelle. Outrés, compréhensifs, sceptiques, sensibles, perplexes, empathiques: difficile de dégager une réponse masculine claire et cohérente, à ce qui ressemble quand même très fort à un cri d’alerte que nous balancent à la gueule ce qui compte le plus à nos yeux, nos meufs.
Les gars, loin de moi l’idée de vous dire comment vous comporter, mais il me semble qu’il y a quand même un point commun à toutes les situations qui sont pointées du doigt avec le #metoo : d’une manière ou d’une autre, nous avons tous été complices. Je ne dis pas que nous sommes tous des gros dégueulasses qui agitent leur bite sous le nez des passantes, mais bien que nous avons tous, sans exception, été confrontés à des situations où des femmes subissaient de plein fouet la domination masculine – sexuelle, physique, verbale ou psychologique - , et qu’au moins une fois, on n’a pas bronché quand elles avaient besoin de nous. Ou pas assez. Donc au moins une fois, on y a participé.
Si je contemple mon propre vécu, j’en trouve des exemples à la pelle : quand j’étais salarié, parmi mes collègues, parmi mes clients, mes prestataires, à l’université. C’est vrai qu’un soir, après un afterwork particulièrement arrosé, un collègue et moi avons ramené chez elle une secrétaire – qui était encore en période d’essai – tellement bourrée qu’elle ne se rendait même pas compte que son boss était allongé sur elle et lui avait déjà enlevé ses pompes et ses bas. Néanmoins, directeur ou pas, on aurait dû le dénoncer. Et on ne l’a pas fait. Il a peut-être recommencé avec une autre. Je n’en sais rien.
Si c’est le cas, ça fait de nous des complices et il est temps que ça cesse.
Ce sont des brouettes entières de situations inacceptables qui me reviennent, où, après coup, je me dis que la victime aurait certainement eu besoin d’un soutien un peu plus franc qu’un simple discours de compassion. Et que si on était plus nombreux à nous lever contre ces pratiques, les porcs y réfléchiraient peut-être à deux fois avant de passer à l’acte.
Quand, en marge d’un séminaire, j’ai vu un manager s’incruster à poil dans le sauna où se trouvaient les filles de son équipe en prétextant que, de toute façon, il ne voyait rien sans ses lunettes, j’ai trouvé ça scandaleux. Je l’ai dit aux filles par après. Mais, sur le coup, je n’ai rien fait pour m’y opposer.
Quand, alors que je faisais passer un entretien d’embauche à une candidate, mon responsable simulait une fellation dans son dos, je n’ai rien fait pour m’y opposer.
Quand un manager a annoncé l’arrivée d’une nouvelle recrue et, qu’en réunion d’équipe, la seule info qu’il pouvait donner à son sujet concernait son tour de poitrine, agrémenté de photos d’elle en bikini qu’il était allé puiser je ne sais où, j’aurais dû me lever et quitter la salle. Mais je ne l’ai pas fait.
Quand un manager hilare s’est un jour vanté d’avoir licencié une fille avec qui il avait couché trois jours plus tôt en lui faisant miroiter une promotion, tout en sachant que son C4 était déjà signé au moment des faits, je ne lui ai pas dit que c’était un gros con.
Quand, lors des team buildings, la consigne est de toujours s’habiller en blanc et que la soirée se termine inlassablement dans la piscine tous habillés, et que les filles qui n’ont tout simplement pas envie de participer à un concours de miss t-shirt mouillé n’ont d’autre choix que rentrer chez elles, je devrais aussi quitter cette mascarade et rentrer chez moi. Mais je ne l’ai pas fait.
Quand, avant de réaliser l’interview d’une femme, un attaché de presse a cru malin de me préciser « Bonne chance pour la fixer dans les yeux » en mimant avec les paumes un tour de poitrine bien fourni au cas où je n’aurais pas compris la finesse de son allusion, je ne lui ai pas dit que c’était un gros con.
Quand, alors que j’étais assistant à l’université, au moment de remettre nos cotes, un autre assistant plus expérimenté s’est permis de dire d’une de mes étudiantes qui avait raté « Revois ta note. En insistant un peu, je suis sûr qu’elle prend dans le cul », je ne lui ai pas dit que c’était un gros con.
Quand, alors qu’on bossait avec des agences de pub, on nous présentait des catalogues de « promo girls », toutes étudiantes, qu’il fallait sélectionner sur photos pour jouer les hôtesses à moitié dévêtues lors d’événements censés épater les clients, je ne m’y suis pas opposé.
Quand j’ai vu des managers traiter de salopes les filles de leur équipe qui tombaient enceintes, et systématiquement les recaser à des postes pourris à leur retour de congé de maternité en espérant qu’elles démissionneraient pour ne pas devoir les virer et leur payer des indemnités, je n’ai rien fait pour m’y opposer.
Des exemples similaires, j’en ai des palettes entières.
Après coup, si j’analyse la plupart de ces situations, la seule explication commune que je trouve à mes réactions trop faibles, c’est qu’inconsciemment, je savais que j’en tirais profit. Ou qu’au moins, en ne m’y opposant pas plus fermement, je ne mettais pas à mal mes privilèges.
Alors non, je n'ai pas assisté à des viols en tant que tels. Mais l'impunité encourage à pousser le vice toujours plus loin. De verbale et psychologique, la violence devient physique et sexuelle. Et un jour, tu te réveilles en sursaut avec une copine qui te montre les cicatrices que son mec lui a infligées pendant 10 ans et qui lui ont valu deux séjours à l'hôpital dont elle n'a jamais parlé à personne, une autre qui t'explique qu'elle a été violée sur le quai de la Gare du Midi à 22h, une autre qui te raconte qu'un jour, elle "n'a pas eu d'autre choix" que branler un de ses potes pour éviter qu'il la viole, une autre qui te dit que le mec qui la regardait bizarrement à la bibliothèque se masturbait sous la table. Dès que tu creuses, elles ont toutes des traumatismes similaires auxquels il serait visiblement impossible d'échapper.
Celui qui n’a pas compris que les humiliations, les mains au derche, les allusions salaces et les rapports non consentis participent à une même confiscation du corps féminin et à un même processus de domination qui produisent des effets dans tous les aspects de nos vies quotidiennes devrait sérieusement se demander sur quelle planète il vivait ces 50 dernières années.
L’exemple le plus frappant, c’est l’égalité salariale. Le réalisateur et journaliste Patric Jean l’a montré à plusieurs reprises. Si on demande aux hommes ce qu’ils pensent du fait qu’à poste équivalent, leurs collègues féminines gagnent un salaire moyen inférieur au leur, ils sont environ 80% à trouver cette inégalité scandaleuse. Quand on leur dit que, à masse salariale inchangée pour l’employeur, la seule solution pour rétablir l’égalité parfaite consiste à réduire le salaire des employés masculins pour augmenter celui des femmes, ils sont moins de 15% à soutenir l’idée. Conclusion : dans tout système de domination, il y a toujours des perdants et des gagnants. Nous les mecs, nous faisons partie des gagnants. (R)établir l'égalité passera par un abandon de nos privilèges. Y sommes-nous prêts?
L'heure des excuses
Pour revenir à cette campagne #metoo, je pense que la première réaction qu’on puisse avoir en tant que mecs, c’est de présenter nos excuses. Nous excuser pour nos silences qui ont fait de nous des complices, pour notre lâcheté qui avait pour unique but de maintenir en place un système de domination dont nous sommes les premiers bénéficiaires.
Je sais qu’elles se reconnaîtront dans les cas de figure mentionnés ci-dessus : mesdames, il est vraiment temps que je vous présente mes excuses. Des excuses pour avoir fait si peu, des excuses pour m’être contenté de rester fréquentable à vos yeux en vous disant que je comprenais votre désarroi, sans pour autant avoir fait ce qui s’imposait pour y remédier. C’est à dire devenir infréquentable aux yeux des porcs qui pour vous étaient des bourreaux, pour moi un collègue, un employeur, un client voire parfois un ami.
Des excuses pour avoir été complice de l'inexcusable.
Pourtant, il me semble qu’il y a quelque chose d’intéressant à retenir des récentes campagnes de dénonciations des agressions sexuelles dont souffrent les femmes, assénées à coups de #metoo et de #balancetonporc. C’est qu’en tant que mecs, ça nous force à regarder une réalité qu’on connaît très bien, mais qu’on fait semblant de ne pas voir depuis qu’on est en âge de comprendre que nous ne sommes pas tous nés avec les mêmes chances. Soit, grosso modo, depuis « qu’on ne pisse plus tout jaune » pour reprendre une des expressions les plus fleuries du patois borain.
A force de voir des #metoo surgir sur les murs de nos meufs, de nos copines, de nos sœurs, de nos cousines, de nos collègues, de nos autrices, guitaristes ou réalisatrices préférées, on doit bien admettre qu’on commence à étouffer avec la tête enfouie dans le sable depuis si longtemps. Elle est bien loin l’époque rassurante où on pouvait encore prétendre que la cause féministe ne serait qu’une histoire de revanchardes qui rêvent de parader avec un collier de couilles encore tièdes autour du cou.
Ici, ça touche notre entourage.
Donc ça nous touche.
Et on le savait.
Mais on n’a rien fait.
Et maintenant on fait quoi ?
Il est peut-être temps pour nous, messieurs, de procéder à notre propre examen de conscience, parce que j’ai quand même l’impression qu’on a un rôle à jouer dans toute cette histoire.
Depuis le début de ce mouvement la semaine dernière, j’ai vu mes potes mecs réagir de toutes sortes de manières différentes, ce qui prouve bien que le phénomène les interpelle. Outrés, compréhensifs, sceptiques, sensibles, perplexes, empathiques: difficile de dégager une réponse masculine claire et cohérente, à ce qui ressemble quand même très fort à un cri d’alerte que nous balancent à la gueule ce qui compte le plus à nos yeux, nos meufs.
Les gars, loin de moi l’idée de vous dire comment vous comporter, mais il me semble qu’il y a quand même un point commun à toutes les situations qui sont pointées du doigt avec le #metoo : d’une manière ou d’une autre, nous avons tous été complices. Je ne dis pas que nous sommes tous des gros dégueulasses qui agitent leur bite sous le nez des passantes, mais bien que nous avons tous, sans exception, été confrontés à des situations où des femmes subissaient de plein fouet la domination masculine – sexuelle, physique, verbale ou psychologique - , et qu’au moins une fois, on n’a pas bronché quand elles avaient besoin de nous. Ou pas assez. Donc au moins une fois, on y a participé.
Si je contemple mon propre vécu, j’en trouve des exemples à la pelle : quand j’étais salarié, parmi mes collègues, parmi mes clients, mes prestataires, à l’université. C’est vrai qu’un soir, après un afterwork particulièrement arrosé, un collègue et moi avons ramené chez elle une secrétaire – qui était encore en période d’essai – tellement bourrée qu’elle ne se rendait même pas compte que son boss était allongé sur elle et lui avait déjà enlevé ses pompes et ses bas. Néanmoins, directeur ou pas, on aurait dû le dénoncer. Et on ne l’a pas fait. Il a peut-être recommencé avec une autre. Je n’en sais rien.
Si c’est le cas, ça fait de nous des complices et il est temps que ça cesse.
Ce sont des brouettes entières de situations inacceptables qui me reviennent, où, après coup, je me dis que la victime aurait certainement eu besoin d’un soutien un peu plus franc qu’un simple discours de compassion. Et que si on était plus nombreux à nous lever contre ces pratiques, les porcs y réfléchiraient peut-être à deux fois avant de passer à l’acte.
Quand, en marge d’un séminaire, j’ai vu un manager s’incruster à poil dans le sauna où se trouvaient les filles de son équipe en prétextant que, de toute façon, il ne voyait rien sans ses lunettes, j’ai trouvé ça scandaleux. Je l’ai dit aux filles par après. Mais, sur le coup, je n’ai rien fait pour m’y opposer.
Quand, alors que je faisais passer un entretien d’embauche à une candidate, mon responsable simulait une fellation dans son dos, je n’ai rien fait pour m’y opposer.
Quand un manager a annoncé l’arrivée d’une nouvelle recrue et, qu’en réunion d’équipe, la seule info qu’il pouvait donner à son sujet concernait son tour de poitrine, agrémenté de photos d’elle en bikini qu’il était allé puiser je ne sais où, j’aurais dû me lever et quitter la salle. Mais je ne l’ai pas fait.
Quand un manager hilare s’est un jour vanté d’avoir licencié une fille avec qui il avait couché trois jours plus tôt en lui faisant miroiter une promotion, tout en sachant que son C4 était déjà signé au moment des faits, je ne lui ai pas dit que c’était un gros con.
Quand, lors des team buildings, la consigne est de toujours s’habiller en blanc et que la soirée se termine inlassablement dans la piscine tous habillés, et que les filles qui n’ont tout simplement pas envie de participer à un concours de miss t-shirt mouillé n’ont d’autre choix que rentrer chez elles, je devrais aussi quitter cette mascarade et rentrer chez moi. Mais je ne l’ai pas fait.
Quand, avant de réaliser l’interview d’une femme, un attaché de presse a cru malin de me préciser « Bonne chance pour la fixer dans les yeux » en mimant avec les paumes un tour de poitrine bien fourni au cas où je n’aurais pas compris la finesse de son allusion, je ne lui ai pas dit que c’était un gros con.
Quand, alors que j’étais assistant à l’université, au moment de remettre nos cotes, un autre assistant plus expérimenté s’est permis de dire d’une de mes étudiantes qui avait raté « Revois ta note. En insistant un peu, je suis sûr qu’elle prend dans le cul », je ne lui ai pas dit que c’était un gros con.
Quand, alors qu’on bossait avec des agences de pub, on nous présentait des catalogues de « promo girls », toutes étudiantes, qu’il fallait sélectionner sur photos pour jouer les hôtesses à moitié dévêtues lors d’événements censés épater les clients, je ne m’y suis pas opposé.
Quand j’ai vu des managers traiter de salopes les filles de leur équipe qui tombaient enceintes, et systématiquement les recaser à des postes pourris à leur retour de congé de maternité en espérant qu’elles démissionneraient pour ne pas devoir les virer et leur payer des indemnités, je n’ai rien fait pour m’y opposer.
Des exemples similaires, j’en ai des palettes entières.
Après coup, si j’analyse la plupart de ces situations, la seule explication commune que je trouve à mes réactions trop faibles, c’est qu’inconsciemment, je savais que j’en tirais profit. Ou qu’au moins, en ne m’y opposant pas plus fermement, je ne mettais pas à mal mes privilèges.
Alors non, je n'ai pas assisté à des viols en tant que tels. Mais l'impunité encourage à pousser le vice toujours plus loin. De verbale et psychologique, la violence devient physique et sexuelle. Et un jour, tu te réveilles en sursaut avec une copine qui te montre les cicatrices que son mec lui a infligées pendant 10 ans et qui lui ont valu deux séjours à l'hôpital dont elle n'a jamais parlé à personne, une autre qui t'explique qu'elle a été violée sur le quai de la Gare du Midi à 22h, une autre qui te raconte qu'un jour, elle "n'a pas eu d'autre choix" que branler un de ses potes pour éviter qu'il la viole, une autre qui te dit que le mec qui la regardait bizarrement à la bibliothèque se masturbait sous la table. Dès que tu creuses, elles ont toutes des traumatismes similaires auxquels il serait visiblement impossible d'échapper.
Celui qui n’a pas compris que les humiliations, les mains au derche, les allusions salaces et les rapports non consentis participent à une même confiscation du corps féminin et à un même processus de domination qui produisent des effets dans tous les aspects de nos vies quotidiennes devrait sérieusement se demander sur quelle planète il vivait ces 50 dernières années.
L’exemple le plus frappant, c’est l’égalité salariale. Le réalisateur et journaliste Patric Jean l’a montré à plusieurs reprises. Si on demande aux hommes ce qu’ils pensent du fait qu’à poste équivalent, leurs collègues féminines gagnent un salaire moyen inférieur au leur, ils sont environ 80% à trouver cette inégalité scandaleuse. Quand on leur dit que, à masse salariale inchangée pour l’employeur, la seule solution pour rétablir l’égalité parfaite consiste à réduire le salaire des employés masculins pour augmenter celui des femmes, ils sont moins de 15% à soutenir l’idée. Conclusion : dans tout système de domination, il y a toujours des perdants et des gagnants. Nous les mecs, nous faisons partie des gagnants. (R)établir l'égalité passera par un abandon de nos privilèges. Y sommes-nous prêts?
L'heure des excuses
Pour revenir à cette campagne #metoo, je pense que la première réaction qu’on puisse avoir en tant que mecs, c’est de présenter nos excuses. Nous excuser pour nos silences qui ont fait de nous des complices, pour notre lâcheté qui avait pour unique but de maintenir en place un système de domination dont nous sommes les premiers bénéficiaires.
Je sais qu’elles se reconnaîtront dans les cas de figure mentionnés ci-dessus : mesdames, il est vraiment temps que je vous présente mes excuses. Des excuses pour avoir fait si peu, des excuses pour m’être contenté de rester fréquentable à vos yeux en vous disant que je comprenais votre désarroi, sans pour autant avoir fait ce qui s’imposait pour y remédier. C’est à dire devenir infréquentable aux yeux des porcs qui pour vous étaient des bourreaux, pour moi un collègue, un employeur, un client voire parfois un ami.
Des excuses pour avoir été complice de l'inexcusable.
mercredi 17 mai 2017
Shkval / OMSQ - Marauder I & II
"Ils agissent et ne savent pas ce qu'ils font ; ils ont leur habitude et ne savent pourquoi ; ils marchent leur vie entière et ne connaissent pas leur chemin ; tels sont les gens de la masse."
Elias Canetti, Au-to-da-fé, 1935
Un diptyque vidéo sur le thème de l'errance. Morceaux extraits de la cassette Freedom Pleasure and Safe publiée par Antée Records et GodHatesGodRecords.
mercredi 8 mars 2017
L'Effondras - Les Flavescences
La probabilité d'être encore abasourdi aujourd'hui par un album qui assume pleinement l'étiquette de "post-rock" est à peu près aussi élevée que celle de trouver des bottes de ski sur une plage nudiste. Pourtant, il faut bien avouer qu'avec sa fournée 2017, L'Effondras relève non seulement le défi, mais réalise carrément le casse du siècle. N'y allons pas par quatre chemins: "Les Flavescences" disqualifie purement et simplement tout autre prétendant au titre d'album de l'année. Ceux qui comptaient frapper un grand coup d'ici la fin décembre se battront pour la deuxième place. En sortant son album en mars, L'Effondras nous refait le coup de Chris Froome qui relègue tous ses adversaires à 5 minutes dès la première étape de montagne. Désolé pour les poursuivants.
L'Effondras, c'est trois mecs originaires de Bourg-en-Bresse. En 2015, ils avaient déjà marqué les esprits avec un premier (double) album éponyme qui avait suivi deux EP plutôt bien ficelés, mais moins aventureux. C'est réellement avec ce premier essai sur la durée que le groupe a posé les jalons d'un style pour le moins singulier. Deux ans plus tard, l'heure était venue de confirmer les attentes.
Quart d'heure digression: punchlines et mauvaise foi
Comme le disait si bien Paulo Coelho sur mon mur Facebook:
"Le post-rock, c'est un peu comme le reggae.
Quand tu as entendu un morceau, tu les connais tous."
Pas totalement fausse, mais pas totalement vraie non plus, cette prise de position courageuse du plus célèbre penseur des réseaux sociaux ne prenait en réalité en considération que 99% de la production post-rock des 20 dernières années. On a tous en tête ces morceaux interminables, chiants comme la lèpre, qui jouent aux montagnes russes à coups de montées et descentes sur des minutes qui paraissent des jours entiers. C'était le règne des groupes aux noms à rallonges, façon "This Will Whisper To Your Sparrow In The Sky", qui noyaient leur manque d'inspiration sous des tonnes d'effets de réverbération, histoire qu'il faille attendre la deuxième écoute pour remarquer que tout l'album était construit autour du même riff. Dans les meilleurs millésimes, on reconnaissait même les plans des 3 ou 4 albums précédents.
Ce que l'auteur de l'Alchimiste passe pourtant sous silence, c'est que le post-rock a aussi donné lieu à de sacrées pépites qu'il serait complètement con d'ignorer sous prétexte que le genre a depuis lors été usé jusqu'à la moelle. Je pense forcément aux premières productions de Mogwai avant qu'ils ne deviennent des caricatures d'eux-mêmes: l'album Young Team en 1997 et, surtout, le bouillonnant EP No education = no future (fuck the curfew) sorti un an plus tard. Si on considère que le genre recouvre les productions rock qui font fi des structures habituelles de couplets et de refrains au profit de constructions basées sur la répétition, j'épinglerais aussi les fantastiques Do Make Say Think, ou dans un registre vocal Enablers, Slint ou même carrément This Heat, qu'il est désormais de bon ton de considérer comme les précurseurs du genre. Ce qui caractérise précisément ces grandes oeuvres du post-rock, c'est le rôle central qu'y joue la répétition des riffs de grattes assassins. Si ces groupes ne rechignaient pas à embarquer avec eux un semi-remorque de pédales d'effets, ce n'était non pas pour maquiller des mélodies à trois sous, mais bien pour accentuer cette impression d'escalade sur des plans de guitare carrément mortels répétés jusqu'à l'étouffement.
A ce petit jeu de l'escalade, le morceau "X-Mas Steps" sur l'EP "No Education = No Future" de Mogwai fait carrément office de pierre philosophale, en installant une tension tellement lourde qu'il est pratiquement impossible d'en profiter pleinement sans devoir baisser le volume à mi chemin.
Revenons à nos moutons
Si je me suis autant attardé sur ce qui distingue le bon du mauvais chasseur, ce n'est certainement pas pour étaler mes trois grammes de science, mais bien pour restituer à L'Effondras ce qui lui appartient. Si ce nouvel album est à ce point percutant, c'est parce qu'il se recentre sur le "rock" dans "post-rock": des riffs de guitares solidement charpentés, des mélodies qui font mouche sur la répétition, des morceaux aux structures complexes, impossibles à résumer en effets de montées et descentes. Et surtout, la musique de L'Effondras construit sa propre narration, qui se suffit à elle-même. C'est bien sur ce point que le post-rock était devenu pénible à écouter: le jour où des musiciens se sont dit qu'ils allaient composer des albums à écouter comme des musiques de films. Or, le propre des musiques de films, c'est qu'elles évoquent une histoire qui est ailleurs. En ne se référant à rien du tout, le post-rock était devenu un sous-genre un peu fainéant, qui ne remplissait que la moitié du cahier des charges.
L'Effondras file donc un grand coup de latte dans cette fourmilière en composant des instrumentaux qui tiennent debout comme des grands, qui martèlent là où ça fait mal à coups de mélodies puissantes et d'arpèges sophistiqués. Difficile de rester indifférent face à un tel déluge rock. L'autre grande force de cet album, qu'on avait déjà pu goûter sur le précédent, c'est la précision du son: racé, organique, naturel. On devine entre chaque microsillon un travail d'orfèvre pour sculpter le grain, faire hurler l'ampli sans dénaturer le moins du monde les nuances du jeu. Pas besoin de faire sonner ses grattes comme des violons pleurnichards: le rock est ici totalement assumé, décomplexé, violent, frontal.
Cerise sur le gâteau: sur scène, L'Effondras fait l'effet d'une tornade. J'ai eu l'occasion de les voir à deux reprises en trois jours cette année. Deux claques monumentales. Et en stéréo s'il vous plait. J'ai en effet eu la chance d'assister à deux set lists totalement différentes, le groupe ayant malencontreusement pété une corde de son unique guitare baryton dès les débuts de son concert à Dour. Il avait dès lors fallu se rabattre sur un répertoire plus ancien. Ah oui, le détail qui tue: c'est un trio qui joue sans basse. De quoi faire réfléchir les auteurs de cornichonneries, incapables de faire la distinction entre une fréquence et un instrument.
A écouter en boucle:
mardi 20 décembre 2016
Ces 16 disques que j'ai usés en 2016
Ayant abandonné depuis bien longtemps la prétention d'écouter toutes les hypes du moment, je résume mon année musicale 2016 avec quelques bonnes pioches glanées çà et là, souvent au cours d'une discussion accoudé au zinc. Pourtant, si j'en crois mes playlists, j'ai surtout réécouté de vieux machins cette année, voire quelques rééditions: Bowie, Television, This Heat, les 3 premiers Helmet, The Jesus Lizard, Johnny Cash et même une replongée étrangement savoureuse dans les albums "LA Woman" et "The Soft Parade" des Doors, qui prenaient la poussière depuis presque 20 ans.
Radar Men From The Moon - Subversive II: Splendor of the Wicked
Les Hollandais de RMFTM commencent mine de rien à se bâtir une sacrée discographie, avec déjà 5 albums en 5 ans et un split avec White Hills. Sur cette dernière livraison, ils poursuivent le travail de dépoussiérage d'un kraut-rock noisy et remuant, déjà entamé par leurs lointains cousins chiliens de Föllakzoid. Au programme: basses entêtantes qui se mordent la queue, guitares fracassées aussi subtiles que des enclumes et overdoses de nappes de synthé. La recette parfaite d'un rock instrumental qui se danse le regard vide.
Cobalt - Slow Forever
En studio, Cobalt est aujourd'hui sans conteste le meilleur groupe de métal du monde. Les deux albums précédents ("Eater of the Birds" en 2007 et surtout "Gin" en 2009) avaient déjà annoncé la couleur d'une musique profondément dérangée, hurlante et brutale. Cependant, le duo parvenait en même temps à rameuter un public plus large (façon de parler) en faisant preuve d'un sens mélodique qui avait tout pour plaire aux fans de shoegaze. Longtemps, la noirceur de la musique de Cobalt a été attribuée au fait que Phil McSorley, la moitié du groupe, enregistrait ses parties entre deux missions militaires en Irak. Viré entretemps pour des propos pas très sympas envers la communauté gay, McSorley n'a rien enlevé de la sauvagerie de Cobalt en prenant la porte. La moitié restante (Erik Wunder) assure désormais le service pour TOUS les instruments (oui: TOUS) et délègue uniquement les parties vocales à l'ancien hurleur de Lord Mantis, un vrai poète. Histoire de montrer que la nouvelle formation tient la longueur, ce quatrième album ne fait pas de détail et se décline en deux parpaings qui totalisent 84 minutes de passage à tabac. Black metal, death, stoner, psyche... tout y passe et rien n'y résiste. Jadis pratiquement inexistant sur scène, Cobalt profite de la sortie de ce "Slow Forever" pour se lancer dans une tournée (qui passera l'année prochaine par le Roadburn). Initiative plutôt casse-gueule, qui risque de sérieusement écorner le mythe. Mais en studio en tout cas, ils ont mis tout le monde d'accord.
Big Business - Command Your Weather
Encore un duo qui fait plus de bruit que toutes les cliques à rallonges de métalleux chevelus. Chaque nouvel album de Big Business est une fête en soi. Après avoir assuré l'intérim comme section rythmique des Melvins, le groupe emmené par le son de basse inimitable de Jared Warren décrasse toutes les idées reçues sur cet objet pourtant dangereux qu'est le stoner "avec des refrains qui se chantent". Pas la peine de se cacher derrière des hurlements gutturaux: Big Business compose des chansons, des vraies, et prend le risque de les chanter haut et fort. Son extraterrestre, rythmiques empruntées au hardcore, 36e degré à tous les étages (non seulement ils osent la pochette borderline, mais renchérissent avec un titre aussi potache que "Diagnostic Front"). Y'a pas à dire: c'est quand même Big Business qui a ressuscité les Melvins.
David Bowie - Blackstar
On a l'impression que tout a été écrit sur Bowie. Et pourtant non. Testament musical, auto-hommage posthume écrit de son vivant, ultime pièce d'un puzzle interminable... Blackstar est avant tout un grand album de Bowie. Rarement un artiste aura fait le bilan de sa carrière avec autant de lucidité. Les deux singles ("Blackstar" et "Lazarus") ont éclipsé - à juste titre - le reste d'un disque parfois inégal. Mais putain, quels singles ! Et ce serait manquer de respect à "Dollar Days", une ballade qui aurait tout à fait tenu sa place sur "Hunky Dory". Je n'arrive toujours pas à croire qu'il soit mort. Faudra m'y faire un jour...
Iggy Pop - Post Pop Depression
Quelques semaines après le décès de Bowie, Iggy est venu nous mettre du baume au coeur avec "Gardenia", un nouveau single qui sentait bon l'époque où il fricotait justement avec le Thin White Duke. L'album n'a pas déçu les espoirs, même s'il s'avère finalement plus sage que prévu. D'aucuns auraient préféré un retour de l'iguane déchaîné de sa période Stooges. C'est oublier bien vite que ses dernières tentatives de réanimation de l'époque du Raw Power n'avaient pas été à la hauteur. Du coup, Iggy nous ressort son côté crooner froid, façon "Lust For Life" et "Passenger". Pas la peine de faire semblant que l'approche des 70 piges n'a aucun effet sur le coco. Et au final, ce rôle lui sied à merveille. Dans un registre plutôt pop-rock, il nous refait le coup de "The Idiot", à 40 ans d'intervalle et pond un nouvel album qui sonne mieux qu'un best of. Vu l'hécatombe, on lui enverra quand même des vitamines en 2017.
Moaning Cities - D. Klein
Je me suis déjà abondamment épanché sur l'immense bien que je pense de ce nouvel album de Moaning Cities. Les saisons passant, mon enthousiasme ne s'est pas rafraîchi d'un seul degré. Le coup de coeur de l'année, sans l'ombre d'un doute.
Gnod - Mirror
Si Cobalt est le meilleur groupe de métal du monde, Gnod est peut-être le meilleur groupe du monde tout court. Depuis 10 ans, le collectif de Manchester livre des albums par camions entiers et alimente une discographie qui flingue dans tous les sens (environ 35 sorties recensées sur Discogs, et au moins autant de side projects). En 2016, ils ont donc publié ce "Mirror" - ainsi qu'un split avec Surgeon - qui, une fois n'est pas coutume, déjoue tous les pronostics. Pour ce millésime, la bande de joyeux drilles a laissé de côté les expérimentations free jazz du dernier (triple!) album "Infinity Machines" pour revenir à un format plus serré: quatre titres solidement tassés qui labourent sur des terres empruntées au doom, à la noise et au dub. Le résultat est délicieusement cradingue. Toujours dans l'excès, Gnod fêtera l'an prochain ses 10 ans d'existence en se produisant au Roadburn à quatre reprises sur un weekend. En quatre concerts, ils n'auront pas le temps de parcourir la moitié du tiers de leurs identités sonores.
Fatima Al Qadiri - Brute
Je suis une brêle en musiques électroniques. Non pas que ça me dérange, que du contraire. J'en écoute pas mal en réalité et le Bandcamp du label Opal Tapes tourne souvent en mode aléatoire pendant mes journées de travail. Mais je suis incapable de différencier deux sons, deux sous-genres ou encore même deux artistes différents. Pourtant, de temps à autre, je reste accroché sur un truc écouté au hasard et qui ne me quitte plus. C'est ce qui m'est arrivé avec Fatima Al Qadiri, qui balance ses skuds en direct depuis le Koweit (pouah, le jeu de mots pourri à deux dinars). Sa musique à la fois frontale et sophistiquée m'évoque par moments le "Foley Room" d'Amon Tobin, l'héritage brésilien ayant ici laissé la place à des sonorités orientales. Je me plante peut-être, mais dans la catégorie très large des trucs ambient/electro/techno qui me sont passés récemment entre les oreilles, j'ai l'impression qu'il est souvent question de meufs (Xosar, Patricia, Amélie Lens, ou même Noveller dans un registre plus instrumental).
Nick Millevoi - Desertion
J'ai vraiment un faible pour ces musiciens qui parviennent à insuffler à leur rock cette petite touche roots américaine qui rappelle le blues des champs de coton, la country qui chique du tabac, le gospel suant ou les partouzes de hippies lécheurs de timbres. Je peux difficilement décoller mes oreilles des premiers disques de Six Organs of Admittance, de Horseback, du Steve Gunn des débuts ou du tournant plus rock entrepris depuis trois albums par Wovenhand. Nick Millevoi s'inscrit pleinement dans cette mouvance. Comme le mec vient de Philadelphie, c'est forcément la soul qui déteint sur ses riffs de guitare qui se lancent dans de longs dialogues avec un orgue Hammond. Par moments, sa musique sort de la marge et lorgne carrément du côté du free jazz ou vire sa cuti pour plonger dans une vieille ambiance de western. Découvert sur une suggestion d'un pote. Accroché immédiatement.
Baby Fire - Gold
Ma dernière chronique en date encensait ce troisième album de Baby Fire, plus sombre, plus lourd, plus nuancé aussi que ses prédécesseurs. J'avais omis de préciser que la production de ce nouveau disque avait été confiée à Pierre Vervloesem (derrière le premier dEUS), autre signe indéniable de l'ascension du groupe. A écouter le coeur bien accroché quand même.
Oranssi Pazuzu - Varahtelija
Adeptes des titres imprononçables, ces Finlandais confrontent un héritage black metal érigé en patrimoine national avec des influences empruntées au kraut rock, au prog et à l'ambient. Assez radicaux dans leur approche, les mecs peuvent toutefois se vanter d'avoir construit un son bien à eux, identifiable entre mille. Cet album complètement maboule ose tirer des morceaux bien au delà des minutes réglementaires en les inondant de synthés criards. 99,99% des gens qui seront passés par là auront légitimement détesté. Moi, je l'écoute au casque pour faire passer mes insomnies.
Tomaga - The Shape of the Dance
Lorsqu'ils n'assurent pas la section rythmique de The Oscillation, Valentina Magaletti et Tom Relleen laissent libre cours à leur imagination en sortant des disques plus expérimentaux sous le nom de Tomaga. Dans une démarche comparable à celle de Gnod, mais avec une approche un poil plus intello, ce troisième album poursuit le travail de dissection des rythmes entamé en 2014 avec "Futura Grotesk". Assez rude et bruitiste, le disque évoque tantôt la musique électronique, tantôt le free jazz, voire la musique concrète. Il n'annihile pas toute recherche mélodique pour autant, mais il faudra se montrer patient et multiplier les écoutes pour transpercer petit à petit cette forteresse imprenable. Assez déroutant, ce disque constituerait la bande-son parfaite pour illustrer une année 2016, au cours de laquelle on a bien senti que quelque chose se tramait sans vraiment comprendre quoi.
Parlour - Parlour
Autre objet indéfinissable, ce nouvel album de Parlour pourrait aisément constituer le chaînon manquant entre Nick Millevoi et Tomaga. Au menu: 9 plages instrumentales qui mettent LE riff de guitare - précis, rigoureux, tendu - en avant. Trop court et pas assez chiant pour être qualifié de post-rock, le disque évite les classiques mouvements en montée-descente tellement prévisibles d'un genre usé jusqu'à la corde. J'avoue qu'en tant que puriste du son, je fonds pour cette production au milli-poil. Chaque instrument tient sa place et sonne exactement comme il le devrait. Sortir des disques crasseux est une chose, le faire en soignant la prod en est une autre.
Black Mountain - IV
Je n'ai jamais fait partie des aficionados de Black Mountain. Mais il faut bien reconnaître que ce dernier album envoie du bois. A sa sortie, le single "Mothers of the Sun" m'a cloué sur place, car tout y est outrancier: un riff de guitare assassin, un refrain indécent, un clip kitsch au possible. L'ensemble du disque est du même calibre et alterne chansons pop-rock, ballades psyché et sorties de routes stoner. Du coup, sur la route des vacances, il a tourné en boucle en digne successeur de l'indéboulonnable "Thirteen Tales from Urban Bohemia" des Dandy Warhols.
Oathbreaker - Rheia
Peut-être plus sauvage encore que Cobalt, le quatuor gantois a grandi à chacun de ses albums. Initialement présenté comme un side-project d'un membre d'Amenra, le groupe emmené par la furieuse Caro Tanghe au micro n'en finit plus de gravir les échelons, au point de n'avoir plus rien à envier au grand frère. Sur ce troisième disque, le groupe repousse encore plus loin les limites de son cocktail explosif de black metal, de hardcore et d'envolées vocales vertigineuses. Il faut bien le reconnaître: malgré le mal de chien que se donnent les musiciens d'Oathbreaker pour malmener leurs instruments, c'est bien le grand écart vocal permanent de Caro Tanghe qui retient toute l'attention. Elle hurle, elle susurre, elle éructe, elle déclame, elle gueule à s'en arracher le larynx. A un point tel qu'il est parfois difficile de ne pas se racler la gorge par solidarité.
Swans - The Glowing Man
Présenté comme l'ultime sortie du line-up actuel de Swans, ce triple album est un puits sans fond, ce qui explique sa dernière position dans cette liste. J'ai beau l'écouter dans tous les sens, je n'arrive toujours pas à en maîtriser toutes les limites. Trop dense, trop sophistiqué, trop éclectique, trop méticuleux. Si tel est l'ultime volet du retour de la bande à Michael Gira, on pourra dire en tout cas qu'il n'aura pas bâclé son dernier chapitre. Si tout se passe selon mes plans, j'estime pouvoir en venir à bout en 2043.
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samedi 17 décembre 2016
Baby Fire - Gold
Le nouvel album de Baby Fire me pose un sacré problème éthique: comment écrire objectivement sur le disque d'une amie? A fortiori quand il s'agit d'une amie avec qui je travaille actuellement sur un nouveau projet musical? Et quand celle-ci est la soeur du batteur de mon groupe principal? Et quand ma trombine d'attardé, ainsi que celle de ma compagne et de ma gamine apparaissent furtivement dans la dernière vidéo du groupe?
Pour l'écrire simplement: ma chronique de Baby Fire pue autant le conflit d'intérêts qu'un élu MR en mission d'observation au Kazakhstan.
Pourtant, je DOIS l'écrire, cette chronique. Tout simplement parce qu'en trois albums, Baby Fire n'a eu cesse de gravir les échelons. Avec "Gold", le petit dernier, le trio emmené par Diabolita s'installe tranquillement dans la cour des grandes, après un "The Red Robe" qui avait déjà concrétisé bon nombre de promesses.
"Gold", c'est une voix plus affirmée que jamais, des textes écrits à la lame rouillée, des ambiances sonores d'une noirceur aveuglante et un son - mais un son ! - plus épais qu'un annuaire des classiques du doom. Et pourtant... Baby Fire tire toute son originalité de sa capacité à sautiller avec une certaine désinvolture entre ces riffs durs et poisseux. Ainsi, quand le groupe sombre dans la lourdeur assommante d'un "Let It Die", il n'oublie pas pour autant de terminer sur une touche plus délicate.
Formule éculée? Pas vraiment, car sur "Brussels", c'est l'effet inverse. La voix caverneuse prend possession d'un riff faussement plus léger, avant de s'enfoncer dans un tunnel sans issue qui n'aurait pas pu mieux coller au thème de la chanson.
C'est cependant sur la chanson "Gold" (5e sur la liste) que Baby Fire atteint les sommets du genre. La rengaine, lente et répétitive, s'épaissit à chaque mesure, tandis que la voix majestueuse déclame un texte qui te scie en deux. C'est cette intonation, sur la dernière syllabe du "I've been given a new body", cette seconde moitié de corps, qui envoie le titre dans la stratosphère. Délicate, raffinée, élégante, presque fragile, je n'ai pas de mot assez fort pour décrire comment cette simple syllabe -dy déclenche un frisson à chaque passage. A la première écoute, je n'ai pas pu aller plus loin que ce morceau, car il a tourné en boucle dans ma voiture. Trituré, complexe, plein, c'est une invitation à l'addiction.
Voilà la teneur d'un grand album, franchement. Sincèrement. Au passage, j'épinglerai encore deux titres qui ne quittent plus mes oreilles. D'une part "You, Forever" qui se permet également quelques trouvailles vocales complètement dingues. De l'autre, "The Salamender", autre prouesse peut-être plus accessible aux esprits les moins entraînés. Entretemps, un certain "How do I love Thee?" aura éteint les derniers espoirs de salut. Non, on ne sort pas indemne d'un album de Baby Fire.
L'album est sorti sur Off.
Baby Fire sur Facebook.
Pour l'écrire simplement: ma chronique de Baby Fire pue autant le conflit d'intérêts qu'un élu MR en mission d'observation au Kazakhstan.
Pourtant, je DOIS l'écrire, cette chronique. Tout simplement parce qu'en trois albums, Baby Fire n'a eu cesse de gravir les échelons. Avec "Gold", le petit dernier, le trio emmené par Diabolita s'installe tranquillement dans la cour des grandes, après un "The Red Robe" qui avait déjà concrétisé bon nombre de promesses.
"Gold", c'est une voix plus affirmée que jamais, des textes écrits à la lame rouillée, des ambiances sonores d'une noirceur aveuglante et un son - mais un son ! - plus épais qu'un annuaire des classiques du doom. Et pourtant... Baby Fire tire toute son originalité de sa capacité à sautiller avec une certaine désinvolture entre ces riffs durs et poisseux. Ainsi, quand le groupe sombre dans la lourdeur assommante d'un "Let It Die", il n'oublie pas pour autant de terminer sur une touche plus délicate.
Le crime serait-il plus jouissif quand la victime a l'impression de reprendre son souffle, le temps d'un bref relâchement de l'étreinte?
Formule éculée? Pas vraiment, car sur "Brussels", c'est l'effet inverse. La voix caverneuse prend possession d'un riff faussement plus léger, avant de s'enfoncer dans un tunnel sans issue qui n'aurait pas pu mieux coller au thème de la chanson.
C'est cependant sur la chanson "Gold" (5e sur la liste) que Baby Fire atteint les sommets du genre. La rengaine, lente et répétitive, s'épaissit à chaque mesure, tandis que la voix majestueuse déclame un texte qui te scie en deux. C'est cette intonation, sur la dernière syllabe du "I've been given a new body", cette seconde moitié de corps, qui envoie le titre dans la stratosphère. Délicate, raffinée, élégante, presque fragile, je n'ai pas de mot assez fort pour décrire comment cette simple syllabe -dy déclenche un frisson à chaque passage. A la première écoute, je n'ai pas pu aller plus loin que ce morceau, car il a tourné en boucle dans ma voiture. Trituré, complexe, plein, c'est une invitation à l'addiction.
Voilà la teneur d'un grand album, franchement. Sincèrement. Au passage, j'épinglerai encore deux titres qui ne quittent plus mes oreilles. D'une part "You, Forever" qui se permet également quelques trouvailles vocales complètement dingues. De l'autre, "The Salamender", autre prouesse peut-être plus accessible aux esprits les moins entraînés. Entretemps, un certain "How do I love Thee?" aura éteint les derniers espoirs de salut. Non, on ne sort pas indemne d'un album de Baby Fire.
L'album est sorti sur Off.
Baby Fire sur Facebook.
jeudi 27 octobre 2016
Moaning Cities - D. Klein
Des couplets, des refrains, des mélodies... Mais c'est quoi ce bordel? Des chansons. Et d'un groupe belge. Bref, tout ce que je suis censé détester. Mais alors, comment se fait-il que ce dernier album en date de Moaning Cities ne quitte plus ma platine? On est en 2016, j'ai 37 ans et je suis devenu accro à un groupe qui pond des morceaux de moins de 20 minutes, ne désaccorde pas ses instruments de trois tons et demi et a le culot de sourire sur scène. C'est grave docteur? Tentative de diagnostic.
J'avoue avoir honteusement snobé Moaning Cities jusqu'à l'annonce de la sortie de ce nouvel album. Je plaide coupable: je n'avais que très peu écouté, d'une oreille distante et distraite, quelques morceaux (peut-être deux) des productions précédentes sans y accorder de véritable attention. A posteriori, je vois sans doute deux raisons qui pourraient expliquer ce manque d'intérêt. Primo, la voix m'avait trop vite évoqué Black Angels, un groupe qui m'avait ébloui avec un single remarquable, avant d'aussitôt bousiller tout son crédit avec un concert fumiste au possible quelques mois plus tard. Secundo, comme beaucoup de mes semblables, j'éprouve une méfiance épidermique à l'égard de tous les groupes belges qui réussissent. Toute la vague TheMyLittleVisHollywoodPianoNoize dont le succès se cantonne aux salles subsidiées comprises dans un triangle qui relie Tournai à Liège et Arlon me laisse de marbre. Je sais, je caricature. A peine.
Avais-je raison? Non, trois fois non.
C'est mon pote David Crunelle, décidément dans tous les mauvais coups, qui m'a mis la puce à l'oreille, au moment où il était sollicité par les membres de Moaning Cities pour réaliser l'artwork de ce nouvel album:
"Ce n'est peut-être pas assez sale pour toi, mais c'est tout à fait le genre de musique qu'on pourrait écouter. Et ça ne sonne pas comme un groupe belge."
Comprendre: ils n'essaient d'imiter ni dEUS, ni Ghinzu. Autrement dit, ça s'apprécie sans devoir les affubler du qualificatif "Belge" qui a en général pour effet de revoir nos critères de jugement à la baisse. C'est assez rare pour être souligné.
Du coup, j'ai réécouté les anciennes sorties de Moaning Cities. J'ai visionné pas mal de vidéos. Je suis allé à la release party au Botanique en septembre et j'ai acheté ce nouvel album. Verdict? Ça claque.
Primo: le registre vocal de Moaning Cities est bien trop riche pour n'être apparenté qu'à un ersatz de Black Angels. On y retrouve forcément quelques touches familières: l'aspect brumeux, accentué par les effets de réverbération, est omniprésent. Pourtant, les voix - souvent multiples - sont capables de réaliser le grand écart entre la rage purement rock'n'roll (le déroutant - et ironiquement nommé - "Expected" en ouverture) et les envolées mélodiques stratosphériques (le final "Daggers"). Au passage, on s'offre une traversée du désert sur le trippant "Yell-Oh-Bahn", angoissant spoken word plaqué sur des airs de sitar et qui méritait bien une batterie aussi martiale pour me ramener les pieds sur terre.
Secundo: ça sonne d'enfer. Quatre mots, point final. Nul besoin d'ajouter "... pour un groupe belge". Non, ça sonne d'enfer. Tout court. Parce que Moaning Cities a UN son, qui lui est propre, et n'évoque nul autre: du grain, du velouté, de l'organique. On pourra s'essayer aux comparaisons hasardeuses, on trouvera toujours dans ce D. Klein l'élément de contradiction qui fait la singularité de Moaning Cities. Pop? Oui parfois, comme sur "Vertigo Rising", mais avec cette touche de fuzz qui rappelle que même si ce n'est pas le disque le plus sale de ma collection, il n'a rien d'une production aseptisée pour les heures de grande audience. Personnellement, je mettrais juste un petit bémol sur "Solitary Hawk", qui me parle moins parce que je la trouve plus linéaire que les autres compos du disque.
Du coup, avec cet album, j'ai sous l'aiguille un solide disque de rock'n'roll, qui tient tout à fait sa place sur mon étagère entre les vinyles de Wovenhand et ceux de Hills. Restait l'épreuve de la scène pour me convaincre: en une minute dans une Rotonde qui affichait vollenbak, l'affaire était dans le sac (en plus, ça rime). Set d'une efficacité redoutable, son impeccable (hop, encore des rimes), occupation maximale de l'espace, équilibre parfait entre instants de fureur et respirations plus posées. Il y a longtemps que je ne m'étais plus emballé comme ça sur une musique qui finalement, bien que bouillante, reste assez accessible. Et c'est sans doute là le principal enseignement de Moaning Cities: on pourrait être tenté de les railler parce qu'ils offrent des sessions pour Classic 21 ou la SABAM, pas vraiment identifiés comme de hauts lieux du rock alternatif (comprendre : respectable pour les snobinards de mon espèce).
Puis, avant de balancer, on écoute le disque, on en prend plein la tronche sur scène, on jette un oeil au pédigrée live du groupe... et on ferme gentiment sa grande gueule.
La bande tourne avec Monkey3, côtoie les dieux de Yob à l'affiche du DesertFest, se paie le luxe d'une invitation du très réputé Liverpool International Festival Of Psychedelia et se permet même d'organiser son propre festival psyché à Bruxelles, en conviant des pointures du calibre de Tomaga. Rien que ça. Dix fois moins suffirait à faire taire les plus sceptiques. La bande se construit tranquillement une réputation en acier trempé. Respect.
Avec D. Klein, Moaning Cities s'assure une place de choix aux côtés d'autres électrons libres qui voient le jour dans notre plat pays et cassent la baraque bien au-delà de nos frontières. Je pense particulièrement aux cinglés et inclassables de La Jungle, Raketkanon ou Oathbreaker. Avec néanmoins ce petit plus qui les rend accessibles à un plus grand nombre de paires d'oreilles. D'habitude, j'en faisais un critère d'exclusion. Dans ce cas-ci, ça mérite juste mon plus haut respect.
Plus loin:
https://www.facebook.com/moaningcities/
https://moaningcities.bandcamp.com/
http://exagrecords.com/shop/
J'avoue avoir honteusement snobé Moaning Cities jusqu'à l'annonce de la sortie de ce nouvel album. Je plaide coupable: je n'avais que très peu écouté, d'une oreille distante et distraite, quelques morceaux (peut-être deux) des productions précédentes sans y accorder de véritable attention. A posteriori, je vois sans doute deux raisons qui pourraient expliquer ce manque d'intérêt. Primo, la voix m'avait trop vite évoqué Black Angels, un groupe qui m'avait ébloui avec un single remarquable, avant d'aussitôt bousiller tout son crédit avec un concert fumiste au possible quelques mois plus tard. Secundo, comme beaucoup de mes semblables, j'éprouve une méfiance épidermique à l'égard de tous les groupes belges qui réussissent. Toute la vague TheMyLittleVisHollywoodPianoNoize dont le succès se cantonne aux salles subsidiées comprises dans un triangle qui relie Tournai à Liège et Arlon me laisse de marbre. Je sais, je caricature. A peine.
Avais-je raison? Non, trois fois non.
C'est mon pote David Crunelle, décidément dans tous les mauvais coups, qui m'a mis la puce à l'oreille, au moment où il était sollicité par les membres de Moaning Cities pour réaliser l'artwork de ce nouvel album:
"Ce n'est peut-être pas assez sale pour toi, mais c'est tout à fait le genre de musique qu'on pourrait écouter. Et ça ne sonne pas comme un groupe belge."
Comprendre: ils n'essaient d'imiter ni dEUS, ni Ghinzu. Autrement dit, ça s'apprécie sans devoir les affubler du qualificatif "Belge" qui a en général pour effet de revoir nos critères de jugement à la baisse. C'est assez rare pour être souligné.
Du coup, j'ai réécouté les anciennes sorties de Moaning Cities. J'ai visionné pas mal de vidéos. Je suis allé à la release party au Botanique en septembre et j'ai acheté ce nouvel album. Verdict? Ça claque.
Primo: le registre vocal de Moaning Cities est bien trop riche pour n'être apparenté qu'à un ersatz de Black Angels. On y retrouve forcément quelques touches familières: l'aspect brumeux, accentué par les effets de réverbération, est omniprésent. Pourtant, les voix - souvent multiples - sont capables de réaliser le grand écart entre la rage purement rock'n'roll (le déroutant - et ironiquement nommé - "Expected" en ouverture) et les envolées mélodiques stratosphériques (le final "Daggers"). Au passage, on s'offre une traversée du désert sur le trippant "Yell-Oh-Bahn", angoissant spoken word plaqué sur des airs de sitar et qui méritait bien une batterie aussi martiale pour me ramener les pieds sur terre.
Secundo: ça sonne d'enfer. Quatre mots, point final. Nul besoin d'ajouter "... pour un groupe belge". Non, ça sonne d'enfer. Tout court. Parce que Moaning Cities a UN son, qui lui est propre, et n'évoque nul autre: du grain, du velouté, de l'organique. On pourra s'essayer aux comparaisons hasardeuses, on trouvera toujours dans ce D. Klein l'élément de contradiction qui fait la singularité de Moaning Cities. Pop? Oui parfois, comme sur "Vertigo Rising", mais avec cette touche de fuzz qui rappelle que même si ce n'est pas le disque le plus sale de ma collection, il n'a rien d'une production aseptisée pour les heures de grande audience. Personnellement, je mettrais juste un petit bémol sur "Solitary Hawk", qui me parle moins parce que je la trouve plus linéaire que les autres compos du disque.
Du coup, avec cet album, j'ai sous l'aiguille un solide disque de rock'n'roll, qui tient tout à fait sa place sur mon étagère entre les vinyles de Wovenhand et ceux de Hills. Restait l'épreuve de la scène pour me convaincre: en une minute dans une Rotonde qui affichait vollenbak, l'affaire était dans le sac (en plus, ça rime). Set d'une efficacité redoutable, son impeccable (hop, encore des rimes), occupation maximale de l'espace, équilibre parfait entre instants de fureur et respirations plus posées. Il y a longtemps que je ne m'étais plus emballé comme ça sur une musique qui finalement, bien que bouillante, reste assez accessible. Et c'est sans doute là le principal enseignement de Moaning Cities: on pourrait être tenté de les railler parce qu'ils offrent des sessions pour Classic 21 ou la SABAM, pas vraiment identifiés comme de hauts lieux du rock alternatif (comprendre : respectable pour les snobinards de mon espèce).
Puis, avant de balancer, on écoute le disque, on en prend plein la tronche sur scène, on jette un oeil au pédigrée live du groupe... et on ferme gentiment sa grande gueule.
La bande tourne avec Monkey3, côtoie les dieux de Yob à l'affiche du DesertFest, se paie le luxe d'une invitation du très réputé Liverpool International Festival Of Psychedelia et se permet même d'organiser son propre festival psyché à Bruxelles, en conviant des pointures du calibre de Tomaga. Rien que ça. Dix fois moins suffirait à faire taire les plus sceptiques. La bande se construit tranquillement une réputation en acier trempé. Respect.
Avec D. Klein, Moaning Cities s'assure une place de choix aux côtés d'autres électrons libres qui voient le jour dans notre plat pays et cassent la baraque bien au-delà de nos frontières. Je pense particulièrement aux cinglés et inclassables de La Jungle, Raketkanon ou Oathbreaker. Avec néanmoins ce petit plus qui les rend accessibles à un plus grand nombre de paires d'oreilles. D'habitude, j'en faisais un critère d'exclusion. Dans ce cas-ci, ça mérite juste mon plus haut respect.
Plus loin:
https://www.facebook.com/moaningcities/
https://moaningcities.bandcamp.com/
http://exagrecords.com/shop/
mercredi 19 octobre 2016
Nous écoutons tous une musique de fous
Dans « Les fous du son », Laurent de Wilde raconte l’histoire de ces inventeurs un peu perchés qui ont contribué à l’émergence de nouveaux instruments électriques, puis électroniques. A travers les portraits d’une série d’ingénieurs visionnaires, l’auteur passe en revue pratiquement deux siècles d’innovations musicales qui ont sculpté les contours de la musique que nous écoutons aujourd’hui. On suit dès lors les destins chahutés de noms passés à la postérité tels que Moog, Theremin, Hammond, Rhodes ou même Fender et Les Paul. Et d'autres moins connus mais tout aussi décisifs.
La première fois que j’ai croisé « Les fous du son » dans une librairie, j’ai été immédiatement attiré par sa couverture. Après avoir manipulé l’objet et parcouru quelques pages, je décidai de le reposer sur le présentoir. Aussi passionnant que soit le sujet, les 500 pages d’histoire des synthétiseurs me paraissaient à première vue un peu rudes à avaler. Le hasard fit que je le reçus une semaine plus tard comme cadeau d’anniversaire. La coïncidence suffit à me faire changer d’avis. Malgré la crainte d’un ouvrage trop technique et détaillé, je me lançai sans grande conviction dans la lecture de ce pavé (eh oui, pour moi 500 pages, c’est un pavé) qui très vite, s’installa en pôle position sur ma table de chevet.
Ce livre, qui commence avec les découvertes et les brevets d’Edison, avait pourtant toutes les raisons du monde d’être barbant au possible. C’était sans compter sur l’extraordinaire plume de Laurent de Wilde qui, non content d’être un pianiste jazz de renom et un fin connaisseur du moindre détail technique des machines qu’il manipule, s’avère également être un écrivain doté d’un sens de la narration tout à fait remarquable. Du coup, l’auteur n’hésite pas à jongler avec les belles phrases et les punchlines qui tuent pour tailler des costards aux illustres héros qui jalonnent son livre, avec des anecdotes qu'il livre par cartons de douze.
Quelques pages sur le culot phénoménal d’une icône comme Edison (un génie doublé d’un beau salopard) suffisent à flatter le lecteur qui aura bien du mal à reposer la bête. Si on s’instruit indéniablement au fil des chapitres qui suivent un ordre chronologique, on se plait aussi à carrément se taper le cul par terre quand Laurent de Wilde, avec un sens de la formule aiguisé, assassine ses personnages principaux qui, il faut bien l’avouer, se prennent plus souvent qu’à leur tour les pieds dans le tapis. On n’invente pas des machines révolutionnaires en trois coups de cuiller à pot. Les poubelles de l’histoire débordent de tentatives avortées ou d’expériences inabouties qui, avec le recul, peuvent paraître carrément grotesques. Il en va ainsi lorsqu’il évoque le sténographe français Edouard-Léon Scott de Martinville qui, au milieu du XIXe siècle avait inventé le premier procédé qui permettait de graver de la musique sur un cylindre. Je cite :
Travail, guerre et industrie
La force du livre de Laurent de Wilde réside dans cette capacité à décrire avec précision et humour une réalité sociale et culturelle qui nous paraît aujourd’hui inconcevable. Car si effectivement, personne n’avait songé à développer une machine qui lirait le son, ce n'est pas parce que son créateur était con comme un balais, mais bien parce qu’une telle invention ne présentait que très peu d’intérêt à l’époque. En pleine révolution industrielle, les loisirs relevaient encore de l’utopie. Aucun ingénieur ne voyait l’utilité d’écouter de la musique chez soi, puisque les ouvriers passaient la plupart de leur temps éveillé à l’usine ou à la mine. Il faudra tout le talent d’esprits visionnaires qui se succéderont sur plusieurs décennies pour comprendre le potentiel social, culturel, mais aussi commercial de la consommation domestique de contenus musicaux.
C’est ainsi que le telharmonium, l’une des premières tentatives d’incursion de la musique dans les foyers s’acheva sur un échec retentissant. L’immense machine, qui pesait plusieurs tonnes, fut démontée et vendue au kilo à des ferrailleurs. Un destin d’iguanodon de la musique : seuls quelques documents attestent encore de son existence, mais personne n’aura plus jamais l’honneur d’en entendre les rugissements.
Autre idée majeure qui parcourt le livre de Laurent de Wilde : l’influence de l’industrie militaire dans le développement des technologies du son. Plusieurs grandes inventions qui marquèrent à tout jamais l’histoire de la musique électronique résultent en effet du prolongement de travaux de recherche dans le domaine de la défense: les services de renseignement engageaient les meilleurs ingénieurs pour développer des systèmes d’écoute des communications ennemies. Leurs travaux trouvaient ensuite des débouchés insoupçonnés dans la production musicale. Le Theremin en est l’exemple le plus connu. Son inventeur, le légendaire Léon Theremin – qui n’échappa pas aux camps de travail staliniens - , a concrétisé la plupart de ses découvertes alors qu’il était employé de l’armée soviétique. Cet exemple parmi d’autres n’est pas sans évoquer chez les guitaristes celui des amplis Hiwatt, qui ont fait le son des Who ou de Pink Floyd, et dont la solidité légendaire des premiers modèles était due entre autres à l’utilisation de pièces issues des avions Spitfire de la Royal Air Force.
Les liens étroits entre le complexe militaro-industriel et la synthèse du son sont à cet égard tellement flagrants à la lecture des « Fous du son » qu’on en vient à se demander comment sonnerait aujourd’hui la musique si les conflits armés n’en avaient accéléré les développements technologiques.
Enfin, et c’est sans doute l’aspect le plus truculent de ce livre, Laurent de Wilde démontre à maintes reprises à quel point, en matière de musique, les intérêts industriels ont pu être néfastes à l’innovation technologique. Les exemples d’ingénieurs visionnaires devenus des businessmen calamiteux pullulent. L’affaire est alors reprise par un grand groupe industriel, opération qui en général s’avère fatale. L’histoire apprenant rarement de ses erreurs, on dénombre dès lors une impressionnante liste d’instruments formidables qui deviennent des échecs cuisants aussitôt leur production passée entre les mains de grandes industries. Les économies d’échelle, les délocalisations, les politiques commerciales douteuses, un service après-vente submergé et voilà une machine remarquable qui rejoint le cimetière des technologies bâclées. On comprend dès lors mieux pourquoi certains synthés ou même certaines guitares voient leur cote atteindre des sommets en fonction de leur année de production. Les gratteux savent tous qu’il leur faudra vendre au moins un rein pour s’offrir une Fender pré-CBS.
Et demain ?
Ce sont donc les prémisses de la musique électronique actuelle qui sont passées au crible dans ce livre époustouflant. De Kraftwerk à Daft Punk, de Pierre Schaeffer à Brian Eno, de Dälek à Radiohead, de Portishead à Mùm en passant par Silver Apples et Herbie Hancock, il n’y a pas un son actuel qui ne trouve ses racines dans les travaux de ces ingénieurs à moitié maboules. D’où cette question que Laurent de Wilde n’aborde finalement que très peu : quel est encore aujourd’hui le potentiel de développement des technologies musicales ? La seule voie possible passe-t-elle forcément par la modélisation, comme en témoignent les applications iPad développées par Moog ou Korg ? La dernière révolution musicale annoncée était celle des procédés collaboratifs à distance et n’a jusqu’ici pas été à la hauteur des attentes. Quelles innovations influenceront les sons de demain ? Faudra-t-il attendre une nouvelle guerre pour stimuler la création ? Les inventeurs complètement allumés appartiennent-ils réellement au passé? Une piste de réponse avec ce fou furieux d'Author & Punisher... Et si finalement, tout était encore à inventer?
Plus loin
Le site web de Laurent de Wilde.
La page Facebook des Fous du son.
La première fois que j’ai croisé « Les fous du son » dans une librairie, j’ai été immédiatement attiré par sa couverture. Après avoir manipulé l’objet et parcouru quelques pages, je décidai de le reposer sur le présentoir. Aussi passionnant que soit le sujet, les 500 pages d’histoire des synthétiseurs me paraissaient à première vue un peu rudes à avaler. Le hasard fit que je le reçus une semaine plus tard comme cadeau d’anniversaire. La coïncidence suffit à me faire changer d’avis. Malgré la crainte d’un ouvrage trop technique et détaillé, je me lançai sans grande conviction dans la lecture de ce pavé (eh oui, pour moi 500 pages, c’est un pavé) qui très vite, s’installa en pôle position sur ma table de chevet.
Ce livre, qui commence avec les découvertes et les brevets d’Edison, avait pourtant toutes les raisons du monde d’être barbant au possible. C’était sans compter sur l’extraordinaire plume de Laurent de Wilde qui, non content d’être un pianiste jazz de renom et un fin connaisseur du moindre détail technique des machines qu’il manipule, s’avère également être un écrivain doté d’un sens de la narration tout à fait remarquable. Du coup, l’auteur n’hésite pas à jongler avec les belles phrases et les punchlines qui tuent pour tailler des costards aux illustres héros qui jalonnent son livre, avec des anecdotes qu'il livre par cartons de douze.
Quelques pages sur le culot phénoménal d’une icône comme Edison (un génie doublé d’un beau salopard) suffisent à flatter le lecteur qui aura bien du mal à reposer la bête. Si on s’instruit indéniablement au fil des chapitres qui suivent un ordre chronologique, on se plait aussi à carrément se taper le cul par terre quand Laurent de Wilde, avec un sens de la formule aiguisé, assassine ses personnages principaux qui, il faut bien l’avouer, se prennent plus souvent qu’à leur tour les pieds dans le tapis. On n’invente pas des machines révolutionnaires en trois coups de cuiller à pot. Les poubelles de l’histoire débordent de tentatives avortées ou d’expériences inabouties qui, avec le recul, peuvent paraître carrément grotesques. Il en va ainsi lorsqu’il évoque le sténographe français Edouard-Léon Scott de Martinville qui, au milieu du XIXe siècle avait inventé le premier procédé qui permettait de graver de la musique sur un cylindre. Je cite :
« Seulement il s’est arrêté là, son appareil écrit mais ne lit pas le son, et en baptisant son invention le phonautographe, il n’a pas conscience qu’il lui fallait une syllabe en moins et une fonctionnalité en plus. »
Travail, guerre et industrie
La force du livre de Laurent de Wilde réside dans cette capacité à décrire avec précision et humour une réalité sociale et culturelle qui nous paraît aujourd’hui inconcevable. Car si effectivement, personne n’avait songé à développer une machine qui lirait le son, ce n'est pas parce que son créateur était con comme un balais, mais bien parce qu’une telle invention ne présentait que très peu d’intérêt à l’époque. En pleine révolution industrielle, les loisirs relevaient encore de l’utopie. Aucun ingénieur ne voyait l’utilité d’écouter de la musique chez soi, puisque les ouvriers passaient la plupart de leur temps éveillé à l’usine ou à la mine. Il faudra tout le talent d’esprits visionnaires qui se succéderont sur plusieurs décennies pour comprendre le potentiel social, culturel, mais aussi commercial de la consommation domestique de contenus musicaux.
C’est ainsi que le telharmonium, l’une des premières tentatives d’incursion de la musique dans les foyers s’acheva sur un échec retentissant. L’immense machine, qui pesait plusieurs tonnes, fut démontée et vendue au kilo à des ferrailleurs. Un destin d’iguanodon de la musique : seuls quelques documents attestent encore de son existence, mais personne n’aura plus jamais l’honneur d’en entendre les rugissements.
Autre idée majeure qui parcourt le livre de Laurent de Wilde : l’influence de l’industrie militaire dans le développement des technologies du son. Plusieurs grandes inventions qui marquèrent à tout jamais l’histoire de la musique électronique résultent en effet du prolongement de travaux de recherche dans le domaine de la défense: les services de renseignement engageaient les meilleurs ingénieurs pour développer des systèmes d’écoute des communications ennemies. Leurs travaux trouvaient ensuite des débouchés insoupçonnés dans la production musicale. Le Theremin en est l’exemple le plus connu. Son inventeur, le légendaire Léon Theremin – qui n’échappa pas aux camps de travail staliniens - , a concrétisé la plupart de ses découvertes alors qu’il était employé de l’armée soviétique. Cet exemple parmi d’autres n’est pas sans évoquer chez les guitaristes celui des amplis Hiwatt, qui ont fait le son des Who ou de Pink Floyd, et dont la solidité légendaire des premiers modèles était due entre autres à l’utilisation de pièces issues des avions Spitfire de la Royal Air Force.
Les liens étroits entre le complexe militaro-industriel et la synthèse du son sont à cet égard tellement flagrants à la lecture des « Fous du son » qu’on en vient à se demander comment sonnerait aujourd’hui la musique si les conflits armés n’en avaient accéléré les développements technologiques.
Enfin, et c’est sans doute l’aspect le plus truculent de ce livre, Laurent de Wilde démontre à maintes reprises à quel point, en matière de musique, les intérêts industriels ont pu être néfastes à l’innovation technologique. Les exemples d’ingénieurs visionnaires devenus des businessmen calamiteux pullulent. L’affaire est alors reprise par un grand groupe industriel, opération qui en général s’avère fatale. L’histoire apprenant rarement de ses erreurs, on dénombre dès lors une impressionnante liste d’instruments formidables qui deviennent des échecs cuisants aussitôt leur production passée entre les mains de grandes industries. Les économies d’échelle, les délocalisations, les politiques commerciales douteuses, un service après-vente submergé et voilà une machine remarquable qui rejoint le cimetière des technologies bâclées. On comprend dès lors mieux pourquoi certains synthés ou même certaines guitares voient leur cote atteindre des sommets en fonction de leur année de production. Les gratteux savent tous qu’il leur faudra vendre au moins un rein pour s’offrir une Fender pré-CBS.
Et demain ?
Ce sont donc les prémisses de la musique électronique actuelle qui sont passées au crible dans ce livre époustouflant. De Kraftwerk à Daft Punk, de Pierre Schaeffer à Brian Eno, de Dälek à Radiohead, de Portishead à Mùm en passant par Silver Apples et Herbie Hancock, il n’y a pas un son actuel qui ne trouve ses racines dans les travaux de ces ingénieurs à moitié maboules. D’où cette question que Laurent de Wilde n’aborde finalement que très peu : quel est encore aujourd’hui le potentiel de développement des technologies musicales ? La seule voie possible passe-t-elle forcément par la modélisation, comme en témoignent les applications iPad développées par Moog ou Korg ? La dernière révolution musicale annoncée était celle des procédés collaboratifs à distance et n’a jusqu’ici pas été à la hauteur des attentes. Quelles innovations influenceront les sons de demain ? Faudra-t-il attendre une nouvelle guerre pour stimuler la création ? Les inventeurs complètement allumés appartiennent-ils réellement au passé? Une piste de réponse avec ce fou furieux d'Author & Punisher... Et si finalement, tout était encore à inventer?
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