mardi 20 novembre 2018

Le cyber-harcèlement, ça n’arrive pas qu’aux (gosses des) autres. Les tiens seront les prochains.

Du haut de ses 11 ans, ma fille aînée a connu sa première expérience de cyber-harcèlement. Trois gamines de sa classe se sont concertées pour tenter de l’humilier et l’intimider dans une discussion de groupe sur Snapchat. L’expérience lui (et nous) aura appris beaucoup de choses : l’émergence de nouveaux marqueurs sociaux dans une cour de récré, l’impuissance des parents face à l’utilisation que font leurs enfants des réseaux sociaux et l’incapacité de l’institution scolaire à comprendre les enjeux d’un phénomène ultra dangereux dont l’ampleur la dépasse totalement. Chers parents, lisez bien le récit qui suit, parce que vous allez bientôt le vivre à votre tour.




Deux mois. Il aura suffi de deux mois pour que ça vire au cauchemar. En septembre, ma grande recevait son premier smartphone le jour de ses 11 ans. Je n’étais pas franchement emballé au départ, mais elle a su trouver les arguments pour me convaincre. Avoir son propre téléphone faciliterait la communication quand on vit une semaine chez papa, l’autre chez maman. Mouais… soit. En réalité, on a bien compris qu’à 11 ans, posséder son propre téléphone est devenu une sorte de rite de passage. On franchit un cap, on entre dans la catégorie de celles et ceux à qui les parents font confiance, on officialise une métamorphose. On quitte tout doucement le monde des enfants. D’accord, on dort toujours avec un doudou, mais on prend 10 centimètres sur une année, on emprunte les pompes de la copine de papa parce qu’on fait la même pointure, on lit des livres de vampires, on dépoussière le DVD de Dirty Dancing et on oublie celui de Toy Story.

A 11 ans, avoir son propre smartphone est également devenu la seule porte d’entrée pour rester connectée aux discussions de la cour de récré qui se poursuivent bien au-delà de la sonnerie de 15h20. En être privée, c’est louper des dialogues entre copines qui s’éternisent sur Whatsapp. En soi, ce n’est pas tellement un problème si on fait preuve d’un minimum de vigilance. On installe un contrôle parental, on garde la main mise sur le téléphone à distance, on définit des plages horaires précises en dehors desquelles l’appareil devient inutilisable, on active un mode qui le verrouille automatiquement après 30 minutes d’utilisation quotidienne, on pose tous les filtres possibles contre les contenus indésirables, l’installation de nouvelles applications nécessite un mot de passe des parents et on opte même pour un forfait qui limite drastiquement l’usage des données mobiles. Pour couronner le tout : interdiction d’utiliser le téléphone dans la chambre. Evidemment, on rappelle cinquante fois qu’elle ne doit pas accepter d’entrer en contact avec des inconnus, adultes ou enfants, qu’elle doit nous signaler toute personne qui lui pose des questions louches et, surtout, ne jamais répondre à quelqu’un qui lui demande d’envoyer des photos d’elle. Bref, avant même d’allumer pour la première fois son Huawei, elle a droit à une batterie de mises en garde. Et au fait, bon anniversaire quand même…

Un mois plus tard, premier avertissement. 

Le constat est navrant : des notes en classe en chute libre, un désintérêt total pour la lecture, les activités en plein air, les jeux de société, la piscine du quartier. Répéter ses leçons de piano le soir devient une activité expédiée en moins de cinq minutes, sans rigueur mais surtout sans passion. Son skateboard, son vélo et sa guitare prennent la poussière. La seule chose qui l’intéresse, ce sont ces échanges sur Snapchat et Tik Tok, ces deux applications qui font fureur auprès des gosses de son âge. Assise dans le salon, elle fixe le mur en soupirant. Elle attend le feu vert, pour sa demi-heure quotidienne à faire défiler du bout de l’index les selfies avec des oreilles de chats et les chorégraphies au ralenti sur le dernier tube de Maître Gims. La demi-heure écoulée, elle ira se réfugier dans sa chambre, pour travailler la chorégraphie qu’elle publiera le lendemain, en espérant cette fois décrocher au moins 5 likes et 3 commentaires admiratifs.

Ce premier avertissement a été radical : une semaine sans téléphone, sans tablette, sans écran. On va recommencer à parler, à dessiner, à cuisiner et à jouer de la musique ensemble. On va retourner à la piscine le mardi soir. Tout ce qu’on faisait avant son anniversaire. De notre côté, en tant qu’adultes, on va aussi limiter drastiquement notre usage des écrans mobiles, réfléchir au modèle qu’on lui propose. Une semaine de sevrage et tout rentre dans l’ordre. Les notes à l’école récupèrent un niveau décent, elle reprend du plaisir sur son piano. Le smartphone est libéré. Elle l’utilise désormais avec modération. Snapchat et Tik Tok occupent toujours son esprit, mais elle a l’air de garder un peu d’attention pour d’autres sujets.

Deux mois plus tard, c’est la catastrophe. 

En rentrant de son cours de gym un mercredi soir, elle se bricole une nouvelle coque de téléphone personnalisée. Elle y inscrit avec des paillettes les prénoms de ses trois meilleures amies. Bizarre : sur les trois, on en retrouve deux avec qui elle n’a jamais eu la moindre affinité. Ces deux gamines ne lui ont jamais manifesté le moindre intérêt, et la mienne leur avait plutôt bien rendu la pareille jusque là.

Après la gym, voilà ma fille qui photographie son reflet dans le miroir de la salle de bains, pour présenter sa nouvelle coque à ses trois camarades de classe. Elle se connecte sur Snapchat, publie la photo sur un groupe de discussion privé entre elles quatre… et ne reçoit qu’insultes en retour. Elle remonte le fil de la discussion et découvre que, pendant son absence, les autres membres du groupe en ont profité pour préparer « la leçon » qu’elles comptaient lui donner. Elle ne peut retenir ses larmes, elle s’effondre. Sa maman lui demande ce qui se passe, elle lui tend le téléphone, pour faire défiler une conversation Snapchat qui dérape complètement.

En quelques secondes, le nom du groupe change et devient « XXX, la chiante », affublé d’un gros doigt d’honneur (XXX, c’est le prénom de ma fille). Maintenant qu’elles la croient connectée, les insultes pleuvent, sous l’œil ahuri d’une mère qui ne répond pas et collecte les captures d’écrans. « On pensait que tu étais une fille cool, mais non. Donc au revoir ». L’une propose de virer ma fille de la discussion. « Attendons qu’elle goûte aux messages qu’on lui a mis » répond une autre, déclenchant l’hilarité générale. Et c’est parti pour l’acharnement : « tu as vu les messages mon enfant, maintenant dégage », « ne me parle plus, ne m’approche même plus », « la reine des chiantes », « elle a peur », « faut pas pleurer car on dit la vérité ». L’une insiste même : « c’est pas du harcèlement », au cas où elle voudrait montrer les messages à ses parents « qui la protègent ». La conversation monte en épingles en quelques minutes à peine. Elles insistent, elles exigent une réponse : « Dis quelque chose ! Défends-toi ! » Rien ne vient. Elles pissent de rire. L’une change de nouveau le nom du groupe : « XXX, parle ». Rires collectifs. L’autre enchérit : « XXX, paaaarle ! » Face à l’absence de réponse, ça en devient un jeu : chacune rebaptise le groupe à son tour, à celle qui ajoutera le plus de A et de points d’exclamation. Toujours aucune réaction. Les trois concluent l’une après l’autre : « Bon, elle parle ou elle a trop peur ? » ; « Les filles, c’est bon, je pense qu’elle a compris non ? » « Ouais, elle a peuuuur. Bouhouhou. » C’en est assez, sa maman la déconnecte de la conversation, elle bloque les trois gamines. Ma grande est en vrac. En deux mois, son cadeau d’anniversaire, qui symbolise à ses yeux le passage dans cette zone grise entre l’enfance et l’adolescence, lui explose à la tronche.












On fait quoi maintenant ? 

Sa maman m’appelle, on passe en revue les captures d’écran. C’est du harcèlement, pur et dur, concerté et prémédité. On en parle avec elle. Que s’est-il passé ? Comment en est-elle arrivée là ? Comment s’est-elle retrouvée dans un groupe de prétendues meilleures amies qui maintenant lui crachent dessus? Comment se fait-il que parmi ses trois meilleures amies du moment, on en retrouve deux dont elle n’a jamais été proche ?

Entre les sanglots, la langue se délie et dévoile les nouveaux codes de l’école. Depuis que ces deux filles ont leur téléphone, qu’elles cumulent les followers sur Tik Tok par centaines, les voilà auto-proclamées reines de la cour de récré. Maintenant, ce sont elles qui décident qui est cool et qui ne l’est pas. Etre active sur Snapchat ou Tik Tok, c’est le minimum requis pour être éligible au club des gamines cool. Le nombre de followers déterminera ensuite le rang, la hiérarchie des cool parmi les cool. A 11 ans…

Quand j’avais son âge, il y a presque 30 ans, il fallait des Nike pour exister à l’école. Aujourd’hui, il faut des likes.

Ma fille aînée voulait faire partie de la bande des cool. Elle a fait des pieds et des mains pour qu’on la remarque, elle a posté autant des selfies qu’elle a pu pour grappiller trois ou quatre followers supplémentaires, mais toujours bien en deçà des scores qui servent de nouvel étalon de popularité à l’école. Les autres lui ont fait miroiter qu’elle pourrait faire partie des leurs. Elle était fière. Elle a créé un groupe de discussion sur Snapchat, les y a invitées. Elles ont accepté. Waow. La consécration. Puis elles lui ont réglé son compte, en soignant le style, en frappant là où ça fait mal : elle n’est même pas cool.

En l’écoutant, mon sang se glace, mes poings se serrent, ma mâchoire se contracte. Envie de hurler, de frapper, de casser. Besoin de la protéger en même temps. Envie d’emplafonner ces gamines qui jouent les vedettes et osent penser qu’elles imposeront leur loi dans une classe de sixième primaire. La discussion s’emballe. 

File-moi leurs numéros, je vais les appeler une par une. Non, fais pas ça. Si, je les appelle, je leur demande de me transmettre les parents et on va régler ça illico. Non, fais pas ça. C’est pas ton rôle. Ne jamais réagir sous le coup de la colère. Alors on fait quoi ? C’est un problème lié à l’école, c’est le prolongement de leurs relations à l’école. Faut faire intervenir l’école ? Bien sûr. OK, demain j’appelle la directrice et je débarque dans son bureau avec les captures d’écrans. Putain, je suis remonté. Moi aussi. Bonne nuit ma grande, essaie de bien dormir. Bonne nuit papa.

Le soir, mon téléphone chauffe. J’appelle un pote qui a aussi une fille en âge d’avoir un smartphone, j’explique ce qui se passe. Snapchat ? Classique. On a eu le même cas. En deux semaines, une photo de la mienne avec écrit PETASSE en grand circulait entre plusieurs filles de sa classe. On a fait intervenir la direction. En quelques jours, c’était réglé. Elles sont redevenues amies d’ailleurs.

Le jour d’après. 

Je prends rarement une décision avant une bonne nuit de sommeil. J’ai très mal dormi. Ma fille a très mal dormi. Ce matin, je lui coupe Snapchat et Tik Tok jusqu’à nouvel ordre.

A 8h, j’appelle la directrice de l’école.

A 9h, je suis dans son bureau.

Je lui montre les captures d’écrans, on les parcourt ensemble. Elle acquiesce. C’est grave. Il faut intervenir. Ces comportements peuvent vite dégénérer. Oui nous aussi, on a lu ces histoires d’enfants qui n’osent pas en parler, se renferment et finissent par craquer. Ou se pendre. Oui, on a lu aussi. Et comment va-t-elle ? Bah. On l’a félicitée d’avoir osé en parler, même si elle n’a pas trop eu le choix. C’est bien, il faut la féliciter. Une confrontation avec tous les parents ? Il vaut mieux éviter.

Nous nous quittons sur un accord. Je demande qu’il n’y ait pas de sanction. La directrice m’assure qu’il n’y en aura pas. Elle convoquera les filles et leurs parents, les confrontera aux horreurs qu’elles ont écrites, leur demandera de s’expliquer, mettra les mots qu’il faut pour décrire un comportement de harcèlement, rappellera pourquoi c’est inadmissible et les encouragera à rapidement se réconcilier. Elle en appellera à la vigilance des parents. Une animation sur le thème du cyber-harcèlement était prévue en classe. Elle sera avancée.

Je peux expliquer à ma grande qu’elle a eu la bonne réaction, que les adultes l’ont prise au sérieux et que l’école est à l’écoute. Et puis ? Et puis, plus rien…

La désillusion 

Voilà 12 jours que les faits se sont produits. A ma grande surprise, l’école n’a rien fait d’autre que plonger la tête dans le sable et attendre que l’orage passe. Le jour de ma visite chez la directrice, l’institutrice leur a parlé à toutes les quatre, dans la cour de récréation, pendant la pause de midi. Elle n’avait pourtant pas vu les captures d’écrans, mais elle a réglé le problème. En cinq minutes. Elles ont chacune expliqué leur version des faits. L’institutrice leur a demandé de supprimer les messages problématiques. Elle a demandé à ma fille de quitter cette discussion sur Snapchat. Et voilà : plus de problème.

Jour J+5. La directrice m’appelle. Elle me confirme que le problème est réglé, m’explique ce que je savais déjà et me demande comment va ma fille. Le problème est réglé ? Les filles n’ont toujours pas été confrontées à ce qu’elles avaient écrit, elles n’ont toujours pas été convoquées à la direction, leurs parents ne sont toujours pas au courant de qui s’est passé. La directrice me répond qu’elle est débordée, qu’elle a des soucis très graves à gérer sur une autre implantation, qu’elle verra les parents le plus rapidement possible, mais qu’elle pensait sincèrement que le problème était réglé.

Jour J+6. Heureux hasard du calendrier : c’est le jour de la réunion des parents. Je rencontre l’institutrice. On évoque dans la bonne humeur le premier bulletin de l’année, des notes plutôt honorables, un petit couac en néerlandais parce qu'elle n'avait pas étudié et les habituels soucis de bavardage. Bref, rien à signaler. Je me permets quand même de revenir sur cette histoire de harcèlement sur Snapchat qui touche quatre élèves de sa classe. C’est réglé, me répond-elle. Avait-elle vu les captures d’écrans ? Non, mais c’est réglé. Elle en a parlé avec les filles et la discussion a été effacée. A-t-elle vu les captures d’écrans ? Non mais elles vont rapidement se rabibocher. A-t-elle vu les captures d’écran ? Non.

J’avais été bien inspiré des les imprimer en format A4 avant la réunion. Alors on les a lues ensemble. A chaque nouvelle ligne, elle réagit. Ce n’est pas gentil. C’est méchant. C’est violent. C’est bête et violent. Ce n’est pas gentil. Elle n’avait pas pris conscience de la gravité de ce qui avait été écrit. Elle va en parler avec les parents. Elle peut garder les feuilles avec les captures d’écran. Non merci. Si, si, j’insiste. Non merci, ce ne sera pas nécessaire. Mais si elle veut les confronter à… Non, ce ne sera pas nécessaire. La directrice se chargera de les confronter aux écrits. Et puis il y aura bientôt cette animation de sensibilisation au cyber-harcèlement. C’est pris en charge. On ne laisse rien passer. Ah. Bon. Donc je rentre avec mes neuf feuilles de captures d’écrans dans la poche de ma veste.

Jour J+7. Ma fille a été convoquée chez la directrice. Elle a expliqué sa version des faits. Elle a répondu quoi ? Elle ne sait plus. Et les autres ? Elle les verra dans une semaine. Après les avoir vues, elle convoquera leurs parents. On sera déjà deux semaines après les faits ? Je sais, c’est un peu tard, non? 

Jour J+8. Le matin, devant l’école, je croise la maman d’une des filles concernées. Pas une des deux cool. La troisième, qui était jusque là la meilleure amie de ma fille. Voilà une semaine qu’elles ne se parlent plus. Le lendemain des faits, elle lui a demandé pourquoi elle ne l’avait pas défendue. Elle lui a répondu qu’elle avait peur que les autres la rejettent.

Je demande donc à sa maman si elle est au courant. Non, elle n’est pas au courant. De quoi tu me parles ? Je vais te montrer les captures d’écran. Elle hallucine. L’école ne lui a rien dit. Envoie-moi tout ça sur Whatsapp, j’en parlerai avec elle. Le soir-même, elle me répond. Elle est désolée, ne sait plus comment s’excuser pour le comportement de sa fille. Je lui dis que ce n’est pas grave, qu’elles vont se réconcilier. Si c’est grave. Elle a elle-même été harcelée quand elle était ado, elle en a souffert pendant toute sa scolarité. Dépression, tout ça. Pas question de faire subir ça aux autres. On va gérer. Le plus important, c’est qu’elles redeviennent rapidement amies. Qu’elles comprennent ce qui s’est passé, pourquoi ça s’est passé. Qu’elles pigent qu’on peut facilement s’acharner sur quelqu’un, juste pour impressionner la galerie. Ça prendra du temps, peut-être. Mais je suis certain que dès les prochaines vacances scolaires, elles recommenceront à aller dormir chez l’une l’autre, à se marrer comme des maboules toute la journée.

C’est con, mais la réaction de sa maman me rassure. Vu l’inaction de l’école, je commençais à me demander si ce n’était pas moi qui en faisais des caisses. Je tournais en rond depuis une semaine, je ne parlais que de ça à la maison. Je cassais les pieds de tout le monde avec cette histoire. Je grognais en permanence. J’en dormais très mal la nuit, ce qui me rendait encore plus irritable. Au bureau, mon collègue m’écoute et me répond : en deux semaines, je suis la troisième personne de son entourage qui lui raconte exactement les mêmes faits, concernant des pré-ados, sur Snapchat. C’est une épidémie ou quoi ?

Jour J+12. Toujours aucune nouvelle de l’école. Si les parents des deux autres filles avaient été informés, ils m’auraient contacté. Rien. Ma fille aurait très bien pu se retrouver de l’autre côté, à aboyer avec la meute. Si ça avait été le cas, j’aurais voulu en être informé, pour pouvoir en parler avec elle, la mettre en garde, lui expliquer pourquoi c’est grave.

Rien. L’école joue la montre. J’abandonne. Je ne contacterai pas les parents moi-même. Je n’attends plus rien de l’école. Ma fille semble effectivement prête à se réconcilier avec celle qui était sa meilleure amie. C’était inévitable, mais ça prendra du temps. Un lien s’est brisé entre elles. Pour les deux autres filles, ça reste un grand mystère. A ce jour, personne ne les a confrontées à la dureté de ce qu’elles ont écrit. Personne ne leur a dit que c’était du harcèlement.  Je pourrais le faire moi-même, à la sortie des cours, mais ce n'est pas mon rôle. Je ne suis pas certain non plus de pouvoir faire preuve du tact qui s'impose dans ce genre de situation. Il y a des gens dont c'est le métier, mais ils sont pour l'instant aux abonnés absents.

Entretemps, ces filles sont déjà passées à autre chose, ont peut-être trouvé une nouvelle cible. Qui sait ? Ont-elles seulement conscience de la gravité de ce qu’elles ont fait ? Leur a-t-on expliqué les conséquences désastreuses que peut provoquer le harcèlement ? Quand se tiendra l’animation sur le cyber-harcèlement en classe, vont-elles seulement s’y reconnaître ? Laisser filer presque deux semaines sans réaction, n’est-ce pas valider dans leurs esprits l’idée que, finalement, ce n’était pas si grave ?

Pour ma part, je suis vidé, asséché. Je décide d’en écrire un article pour évacuer cette boule qui me ronge le ventre et surtout sensibiliser d’autres parents, parce que ça nous pend tous au nez. Faire le travail que l’école n’a pas fait. Puis tourner la page. Ce sera un texte long. Depuis 12 jours je trouve le temps très long aussi.

Ironie de l’histoire, il y a trois semaines, ma fille a dû mémoriser Le Corbeau et le Renard. Mémoriser, mais pas analyser. On ne commente plus les textes à l’école. Il y avait pourtant tant de choses à en dire. Maître Corbeau ne personnifie-t-il pas ces gens qui ne vivent que par les likes et les followers ? En 2018, Maître Corbeau aurait combien de fans sur Instagram ? Est-ce qu’à 11 ans, Maître Corbeau se maquillerait aussi comme un camion volé, pour tortiller du cul sur Tik Tok ? Maître Corbeau serait-il fier de publier des selfies en pyjama ? En 2018, Maître Renard lui aurait toujours rétorqué :

Apprenez que tout flatteur 
Vit aux dépens de celui qui l'écoute. 
Cette leçon vaut bien un fromage sans doute. 

Il y a dans cette fable plus de contenu que dans n’importe quelle animation sur le cyber-harcèlement. Il y avait matière à creuser, une réflexion à initier auprès de gosses qui comptent leurs likes pour trier leurs potes. Ce travail-là, l’école ne l’a pas fait non plus.

Mise à jour 22/11/2018

Jour J+14. La direction a reçu hier les quatre filles, ensemble. Elles ont été confrontées à ce qui avait été publié sur Snapchat. Les trois harceleuses ont reconnu les faits et n'ont pas nié leur gravité, même si elles ne réalisaient pas les dangers de ce qu'elles faisaient au moment de passer à l'acte. Les parents ont également été prévenus. Ma fille a vécu cette confrontation comme une grande bouffée d'air. Les entendre avouer que c'était allé trop loin lui a fait un bien fou. C'est tout ce qu'elle attendait. La réconciliation peut maintenant commencer.

Depuis la publication de cet article, j'ai reçu des dizaines de témoignages de parents qui ont vécu la même expérience. Les récits sont tous similaires, sauf sur un point: les réactions du milieu scolaire, qui semblent relever de l'improvisation. Il faudrait peut-être penser à outiller le corps enseignant pour accompagner les enfants et travailler ensemble avec les parents pour réagir rapidement dans pareils cas.